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19 juin 2008 4 19 /06 /juin /2008 08:20

 

Il existe en Catalogne, non loin de Boule d’Amont, un prieuré oublié. Il fut bâti en ces lieux par des religieux augustins à l’époque romane. Sa richesse réside dans la beauté stupéfiante de ses décorations et chapiteaux, qui s’offrent aux visiteurs comme autant d’énigmes de pierre. Un bestiaire fabuleux, aigles, lions aux dents acérés, centaures, y côtoie la beauté surréelle des anges, au milieu d’une forêt de visages aux regards inquisiteurs.

 

Mais suivons la longue route tortueuse qui mène à ce lieu méconnu, pour entrer dans cette sombre église où, comme dans une chambre noire, se révèle la fantasmagorie d’époques révolues.


Je dirai Serrabona et non Serrabonne. Moi, je ne suis pas un jacobiniste fossile qui méprise les langues régionales, et c'est mon droit ! Tant mieux si cela casse les pieds à certains.
 

La fondation de Serrabona.

 

La première mention du prieuré date de 1069. Le visiteur d’aujourd’hui est encore frappé par la longueur du trajet qui sépare Serrabona du village le plus proche. La route serpente inlassablement, sur des kilomètres, entre des bois de chênes verts. Mais il semble que ces montagnes aujourd’hui quasiment désertes étaient jadis peuplées. Et c’est sans doute pour évangéliser les populations rurales disséminées qu’en 1089 une communauté de moines augustins s’installe, avec l’appui financier de la noblesse locale (comte de Conflent). 

 

Les moines augustins.

 


Cet ordre a en effet la particularité de combiner évangélisation et vie monastique. Ils vivent en communauté, mais doivent également assurer le service paroissial. Au XIIe siècle, ils font construire des bâtiments nécessaires à la vie monastique, près de l’Eglise préexistante : cloître, réfectoire, salle capitulaire, dortoir. Manque de moyens ou adaptation à la configuration des lieux, le cloître de Serrabona est fait d’une unique galerie, au lieu de former un atrium comme dans tous les autres monastères. C’est également au XIIe siècle que l’abbaye s'orne de chapiteaux sculptés.

 

Des augustins à Mérimée…

 

Les moines augustins ne dépendaient pas de l’évêque du lieu et c’est pour cette raison, nous disent les historiens, qu’ils entrèrent en conflit avec lui. Toutefois, c’est la crise économique et  démographique du XIVe siècle qui semble avoir fortement affaibli prieuré. La discipline s’est alors relâchée : les moines vivaient chacun dans leur cellule. En 1592, l’ordre augustin est supprimé en Espagne (dont la Catalogne française fait encore partie avant le traité des Pyrénées-1659 si ma mémoire est bonne) ; en 1612, à la mort du dernier prieur, Jaume Serra, le diocèse catalan de Solsona devient effectivement propriétaire des lieux.

 

Serrabona devient alors église paroissiale du hameau éponyme, et ce jusqu’à sa désaffection, à la suite de l’effondrement de la nef en 1819. Les troupeaux s’y abritent alors avec leurs bergers… Heureusement, l’église est rapidement remarquée par cet infatigable Mérimée en 1834, et consolidée dès 1836. Au XXe siècle, le sauvetage définitif est assuré par plusieurs campagnes de restauration.

 

Visite de Serrabona : les extérieurs.

 

A l’extérieur, on est d’abord frappé par la hauteur du clocher, qui s’élève à 18 mètres. L’abside et les absidioles, de forme ronde et de proportions harmonieuses, datent de la rénovation de l’église au XIIe siècle. Déjà, sur la face nord, une petite porte en plein-cintre s’ouvre. Elle est surmontée d’un tore soutenu par deux chapiteaux qui nous proposent leur énigme.

 


L’un d’eux représente le Christ entouré de deux anges à l’allure androgyne, portant des encensoirs. Le Christ est en majesté, assis sur le trône de sagesse, bénit d’une main et tient un livre de l’autre. Face à lui, sur l’autre chapiteau, une vision étrange : une sorte de lion à deux corps et une tête ouvre une large gueule, sous des ornements végétaux et le regard mystérieux de deux masques. On retrouvera le lion à deux corps dans un chapiteau du cloître.

 


Que signifie ce lion ? Les lions en général sont déclinés sous toute leurs forme à Serrabona, avec une régularité obessionnelle : lions bipèdes, quadrupèdes, ailés, monstrueux. Mais quant à leur sens... difficile à dire… est-ce le lion de Juda, figure du messie ? Ou bien le lion symbole du diable, quaerens quem devoret ? Ou bien un simple ornement décoratif ? Impossible d’être affirmatif, les symboles étant ambivalents. Et comme la sculpture de Serrabona n’est pas narrative, mais symbolique, il faut prendre garde à ce qu’elle ne devienne pas un palimpseste pour nos propres émotions ou conceptions... Pratiquons donc une saine épokhè quand au sens réel de ces sculptures


 Il est à noter que ces chapiteaux ne sont que des copies, les originaux ayant été volé en 2000, par des gougnafiers dont le QI ne devait pas dépasser la température rectale. Et, devinez quoi, les coupables courent toujours... Allons, cela fait "marcher le commerce"! Quelque amateur éclairé les aura remisés dans sa collection privée, à côté de ses crânes de cristal made in Hong Kong.


Le cloître et le scriptorium.

 

On pénètre dans une petite salle où se situe l’accueil des visiteurs. Il s’agit de l’ancien scriptorium des moines. Puis, on passe dans le cloître. C’est une simple galerie, et non l’atrium habituel. Mais dans sa construction se révèle un chef d’œuvre d’accommodation au terrain et de connaissance des lieux. Il est en effet au soleil l’hiver, et à l’ombre l’été. En outre, symboliquement, on peut sans trop se tromper dire qu’elle matérialise l’axe ouest-est (lux ex oriente, la direction de Jérusalem, du soleil levant et celle de toutes les Eglises).

 


Trois énormes piliers séparent quatre colonnes plus graciles, ornées de chapiteaux décorés. Les spécialistes ont distingué là l’œuvre de plusieurs mains, même si tout semble provenir du même atelier et dater de la même époque. Les motifs décoratifs déclinent savamment les formes animales, aigles, lions dressés, couchés, arc-boutés, ailés, mais aussi les formes végétales, avec des variations sur l’acanthe. Et souvent, surmontant les motifs animaux et végétaux, des faces humaines, barbues ou glabres, qui regardent tantôt latéralement, tantôt droit devant.

 


Il ne faut pas chercher absolument un sens symbolique à ce bestiaire merveilleux. Le motif de l’acanthe est un héritage de l’ordre corinthien. En outre, des historiens de l’art comme Jurgis Baltrusaitis ont montré que les représentations monstrueuses du genre « tête à jambes », par exemple, provenaient de l’Orient antique (Assyrie notamment), via des échanges séculaires dans le bassin méditerranéen. En particulier à l’époque romaine, la glyptique (les camées et autres pierres gravées) fut un lieu de transmission important pour le bestiaire fantastique. Cela en complément des sources écrites comme le Physiologus, le bestiaire le plus connu.

 

L’Eglise.

 

On pénètre enfin dans l’Eglise. Comme dans toute Eglise ancienne, elle est divisée en deux parties par une tribune ouvragée. D’une part, la chapelle où les moines priaient. D’autre part, le collatéral et l’arrière de la tribune, où étaient admise la population laïque de Serrabona, et où les moines assuraient leur fonction d’évangélisation.

 

Le chœur de la chapelle lui-même, avec ses absides et ses absidioles, n’a rien de vraiment notable. Les archéologues nous ont appris qu’autrefois les églises romanes étaient ornées de peintures vives. Mais ici toute trace de décor a disparu de nos jours, si ce n’est un fragment de peinture gothique sur le mur sud. Seuls subsistent les moellons de schistes, dont la froideur et les angles cassants donnent un ton d’austérité et de dépouillement à l’ensemble. Ce qui est frappant, c’est la luminosité parcimonieuse qui provient de ces fenêtres.

 

Entrons maintenant dans la chapelle !

 

Le collatéral.

 

C’est la partie parallèle au transept, du côté nord. Il contient le baptistère C’était là que les habitants de l'ancienne commune de Serrabona étaient baptisés, enterrés, etc., que se déroulaient les moments importants de leur vie. Le cimetière est de l’autre côté du mur, et on y enterrait encore des gens au début du XXe siècle, quand cette église était église paroissiale.

 

La tribune (avant 1150).

 


C’est le chef-d’œuvre de la sculpture de Serrabona. Elle était visible de tous, même des laïques, d’où le soin qui a été apportée à sa réalisation. Elle est composée d’une façade, et d’une partie couverte. Elle est haute de 3 mètres 10, large de 5 mètres 60, profonde de 4 mètres 80. Son dessus servait d'estrade pour le choeurs des chanteurs.

 

La façade de la tribune : Apocalypse et célébration.

 

Sa décoration développe le symbolisme de l’Apocalypse, lui-même inspiré de la vision d’Ezéchiel dans l’ancien Testament. Un décor végétal de palmettes, de roses et de rinceaux entoure une scène. Le Christ, représenté sous la forme de l’agneau, est  entouré du tétramorphe : le bœuf, l’aigle, l’homme, le lion, symboles des évangélistes Luc, Jean, Matthieu et Marc. Seuls les noms de deux évangélistes sont mentionnés, ne laissant cette fois-ci aucun doute sur le symbolisme. Chacune de ces figures est isolée dans une sorte de niche creusée en bas-relief. Ces niches sont situées dans chaque écoinçon (triangle courbe compris entre deux arcs juxtaposés).

 


D’autres éléments pourraient se rapporter au récit apocalyptique : par exemple, un sonneur de trompe semble évoquer l’ange dont les coups de trompette marquent l’ouverture des sceaux ; tandis que les parties les plus extérieures, à gauche, montrent des figures angéliques, évocation des habitants des cieux qui chantent peut-être le Trishagion. Chacun est doté de deux paires d’ailes qui dissimulent presque totalement son corps. Les mains ouvertes, énormes et disproportionnées disent la puissance de ces messagers.

 

Le tout peut se lire comme une célébration de la victoire finale du christ à la fin des temps (eschatologie), alors qu’au contraire les chapiteaux de l’intérieur de la tribune présentent le spectacle de la lutte du bien et du mal.

 

L’intérieur de la tribune: la lutte du bien et du mal.

 


On croise là bon nombre de chapiteaux décorés. Le plus évident d’entre eux représente saint Michel en train d’écraser le serpent, symbole du mal. Mais sur les côtés de la tribune, une sculpture plus énigmatique. Elle représente un centaure qui tue un cerf. L’explication peut être tentée d’après les bestiaires médiévaux : le centaure représente le diable, tandis que le cerf représente le Christ. Ce serait le sacrifice de Jésus qui serait ainsi évoqué, dans un langage symbolique. Pour d'autres, le cerf est l'âme du chrétien que le centaure (le Christ) essaie d'attraper à l'aide des flèches des épreuves et douleurs de cette vie. Vous voyez que les interprétations diverses ne manquent pas.

Serrabona garde ses secrets.
 

 


Bref.

 

Il y aurait encore tant à dire sur Serrabona… La statuaire n’y est pas narrative, mais exclusivement symbolique. Les motifs de provenance orientale lointaine se mêlent à une intention didactique évidente : exposer les grands mystères chrétiens et évoquer une eschatologie. Mais pour nous, hommes du XXIe siècle, plus grand-chose n’est compréhensible, justement. Mais sans comprendre, nous pouvons admirer, ce qui est déjà un premier pas vers la connaissance…

 

Rien ne remplace la sensation d’être face à l’énigme de ces pierres séculaires et énigmatiques. Ce que le visiteur retient surtout, ce sont des regards de pierres, creusés au trépan par des artistes défunts, et cette floraison de visages qui apparaît partout. Jadis, les pupilles de ses visages contenaient peut-être des pastilles de plomb qui devaient leur donner un regard halluciné et vivant.

On se sent dans une sorte de forêt de colonnes, épié par des regards de pierre.

 

Pour poursuivre la visite…

 

Serrabonne, le Guide du visiteur (en vente au prieuré).

La douleur vivante de Serrabonne. Photos et un point de vue personnel intéressant sur les sculptures.

Renseignements historiques (site « Catalpro »).

Autres photos de Madame Charlotte.

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Abellion le Polygraphe - dans Lieux médiévaux
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commentaires

fardoise 24/06/2008 12:23

J'aimais ce lieu sans le connaître, mais le découvrir est un enchantement, il se "mérite" et sait garder son mystère, jusqu'à la couleur de la pierre qui ajoute encore à son caractère unique. Il n'y a peut être qu'à Chauvigny que l'on peut avoir un bestiaire et des "monstres" tout aussi énigmatique. Merci pour ce très bel article.

Abellion le Polygraphe 24/06/2008 13:17


Merci de ces gentils encouragements, Fardoise. Serrabonne est absolument magique, que ce soit par son site ou par ses sculptures. Je ne connaissais pas Chauvigny, mais cela a l'air très intéressant
aussi.
C'est vrai que ces lieux romans sont des énigmes. Qu'y comprenons-nous vraiment ? Les bestiaires médiévaux et les ouvrages d'histoire de l'art, comme ceux de Baltrusaitis, nous donnent des indices,
sans lever totalement le voile.
A bientôt, 
Abellion.  


Liza Peninon 23/06/2008 22:14

C'est tellement impressionnant que j'en reste sans voix .
Je vous remercie infiniment pour vos mots, tellement riches et profonds, ils me vont droit au coeur, vous savez je n'ai pas vraiment de recul par rapport à mes écrits . Voilà pourquoi je suis sans voix également par rapport à ça . L'image de soi ... Problématique existentielle par excellence ... Insoluble, en ce qui me concerne . Et je sais - ô combien - l'image de soi est trompeuse . Mes 25 ans d'anorexie m'ont enfermée à vie dans une vision des plus tronquées de moi-même, bien sûr ... Merci beaucoup de m'avoir transmis la légende associée à l'emblème du tigre au miroir, je ne la connaissais pas, la symbolique est pleine de sagesse . A méditer ... Je vous remercie infiniment pour vos commentaires . Je vais à la découverte de votre univers . Toutes mes amitiés . A bientôt .
Liza

Abellion le Polygraphe 24/06/2008 07:29



Liza, vous êtes trop gentille dans vos commentaires, comme d'habitude. Votre valeur est infinie, c'est ce que j'aimerai vous montrer. Vous êtes toujours la bienvenue sur ce blog.
Abellion.