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Le Pays cathare ou Languedoc (Ariège, Aude, Haute-Garonne, Tarn)...

Venez y découvrir
les lieux méconnus...

...qui vous parlent de l'histoire, du patrimoine, des légendes du sud de la France.

Un monde si proche et si lointain de châteaux, de villages perchés, de pics et de forêts profondes s'ouvre désormais à vous.



"Les êtres et les choses sont créés et mis au monde non pour la production mais pour la beauté"
Joseph Delteil

 

"Ne soyez pas des régionalistes. Mais soyez de votre région."

Joë Bousquet 

 

"Celui qui n'a pas de passion, il ne lui sert à rien d'avoir de la science."

Miguel de Unamuno

28 mars 2009 6 28 /03 /mars /2009 18:12



Guilhem Bélibaste (v. 1280-1321) est une de ces figures marquantes du panthéon historique occitan.


C'était un des derniers bonshommes ou parfaits, les "prêtres" ou "moines" du catharisme, ceux qui donnaient le consolament. 

Toutefois, les persécutions et autres mésaventures qui lui sont advenues ont fait qu'il a eu une existence bien mouvementée. De fait, il est devenu tout sauf un enfant de coeur...


Il y a plus de 30 ans, Emmanuel Le Roy Ladurie posait déjà la question: Bélibaste, parfait ou pseudo-parfait ? Je vous laisse vous forger votre propre opinion. Voici les éléments du dossier...



La vie aventureuse de Guilhem Bélibaste

La jeunesse

Bélibaste naît à Cubières, petit village du Razès, aujourd'hui Cubières-sur-Sinople, dans l'Aude. Il a la chance de naître dans une famille de paysans aisés. Son père, qui s'appelait lui aussi Guilhem, disposait de plusieurs bâtiments de ferme. Ils abritaient la domus, c'est-à-dire la famille élargie, comprenant le patriarche et son épouse, leur trois fils, les épouses et les enfants de ces fils.



La vie à Cubières

La vie à Cubières, dans la maison Bélibaste, ne devait pas être désagréable. On y mangeait de la viande, du fromage, on buvait du lait : nourriture simple et frugale. Tous les habitants vivaient ensemble, soudés à la fois par la corésidence, le travail, mais aussi la foi cathare.  

En effet, la famille Bélibaste est entièrement acquise à la cause du catharisme. Guilhem voit les bonshommes aller et venir dans les parages. Une nuit, le parfait Raymond Pierre est hébergé dans la grange de paille toute proche, où l'on venait lui faire ses hommages. Ce qui est un acte de foi militant, à une époque où les Inquisiteurs sillonnaient le pays. 

La famille Bélibaste avait des relations étendues, parmi lesquelles Pierre Maury, berger itinérant et croyant cathare convaincu, qui connaissait la montagne comme sa poche, et servait de passeur aux persécutés qui voulaient se rendre en Espagne. Pierre Maury serait plus tard appelé à jouer un rôle important dans la vie de Bélibaste -à ses dépens.

Bélibaste aurait peut-être pu passer une vie assez paisible dans son village natal. C'est sans compter sur l'ascendant de la destinée, ou le hasard, ou la Providence, comme il vous plaira... 

 L'événement qui change tout
Comme dans un mauvais roman policier, tout commence par un crime. A une date indéterminée, entre 1305 et 1307, Guilhem tue un berger de Villerouge-Termenès, Barthélémy Garnier, lors d'une bagarre. Le crime serait peut-être passé inaperçu, mais Villerouge est la résidence de l'archevêque de Narbonne, et le criminel est issu d'une famille notoirement "hérétique"... Voilà une affaire bien mal engagée pour Bélibaste. La copie (faite au XVIIe siècle) d'un acte de 1307 précise la nature des sanctions qui lui sont imposées.

« Item un acte de l’an 1307, duquel resulte comme les biens d’un nomme Guilhaume Belibaste de Cubiere, feurent confisques au sieur archevesque de Narbonne, a cause du meurtre par luy commis en la personne de Barthelemy Garnier de Villerouge. Cotté n° 15. »

Bélibaste s'enfuit alors de Cubières pour échapper à la justice de l'archevêque, laissant une femme et un enfant qui ne lui survivront guère (ils meurent vers 1311). C'est dans la clandestinité et dans la fuite que la vocation sacerdotale va lui venir.
 
Les débuts de Bélibaste comme parfait

Bélibaste entre dans la clandestinité, auprès des bonshommes ou parfaits, les "prêtres" du catharisme. C'est ainsi qu'il est lui-même ordonné par Philippe d'Alayrac à Rabastens. Bientôt, les deux hommes sont arrêtés par l'Inquisition et enfermés dans la terrible prison de Carcassonne, le Mur, que les témoins de l'époque comparaient à un enfer sur terre... Ils réussissent néanmoins à s'évader en 1309, et gagnent la Catalogne.  

La fuite en Catalogne

Nous retrouvions Bélibaste en 1313 à Morella, région de Tarragone. Il groupe autour de lui des croyants cathares,  ariégéois en exil comme lui.

 Bélibaste doit gagner sa vie. Il donne parfois un coup de main à l'équipe de bergers de Pierre Maury.  Il devient bientôt fabriquant de peignes à cardes. Il doit également, même de ce côté des Pyrénées, cacher son état de parfait. 

Un parfait maquignon

En Catalogne, Bélibaste a le pied à l'étrier. Il est maintenant responsable d'une communauté de croyants cathares. Et c'est justement lorsqu'il se doit le plus d'avoir une conduite exemplaire et édifiante qu'il se livre à de menus larcins...

Bélibaste et Pierre Maury avaient acheté en indivision -avec l'argent de Pierre-, six brebis. Le parfait, sans vergogne, file avec trois des brebis et cinq sous que lui avait donnés le berger, obligeant son pauvre ami à un don pieux dont celui-ci n'avait que faire. Pierre Maury raconte la scène ainsi :

" Comme nous avions acheté en indivision, Bélibaste et moi, six brebis, dont j’avais entièrement payé le prix (et je lui avais donné en outre cinq sous), l’hérétique voulut emmener avec lui trois brebis sur ces six, disant qu’elles étaient à lui, et que je lui avais donné l’argent de ces brebis et les cinq sous pour l’amour de Dieu. ".

Etait-ce l'instinct atavique du maquignon qui reprenait le dessus chez Guilhem ?



Une autre fois, Bélibaste prélève sa part sur les revenus de Pierre Maury. En l'absence de celui-ci, Guillemette, une fermière de San Mateo, tue 150 brebis appartenant à Pierre, dont elle avait la garde. A son retour, le berger entre dans une colère noire et interroge son associée sur les raisons de son acte. La pauvre femme prétend avoir utilisé les peaux et la laine des brebis pour vêtir sa famille, mais avoue également que Bélibaste a eu sa part des peaux, comme cadeau.... Pierre est si furieux qu'il prend congé de Bélibaste en le traitant de minudier (avare).

Pauvre Pierre Maury, dont la naïve confiance fut largement mise à contribution par notre parfait...

Le trio amoureux

Mais Bélibaste a fait pire...

Bélibaste avait une "couverture" en Catalogne, pour cacher son état le parfait. Un parfait ne peut se marier. Afin de passer pour un bon catholique, Bélibaste faisait donc semblant d'être le mari d'un ariégeoise en exil, Raymonde de son prénom, tout en pratiquant, en théorie, le célibat qui sied à tout bonhomme. Il affirmait à qui voulait l'entendre qu'il ne touchait pas à une femme "à chair nue", ou qu'il gardait son "caleçon" quand il couchait dans le même lit qu'elle ! Pourtant, il s'avère que Bélibaste et Raymonde étaient rapidement devenus amants. La belle était mariée, mais son mari était loin, resté en Ariège...  Bélibaste disait d'ailleurs plaisamment du cocu : "vif ou mort, Arnaud ne risque pas de nous déranger beaucoup dans ce pays".

Bientôt, Raymonde tomba enceinte des oeuvres du parfait (du moins, c'est très probable, selon Le Roy Ladurie). Qu'à cela ne tienne, le brave Pierre Maury va encore faire les frais de la filouterie de Bélibaste, qui "marie" en hâte le berger à sa maîtresse pour étouffer le scandale. Raymonde et Pierre, les deux faux époux, sont réunis par le parfait autour d'un repas, à Morella, puis couchent ensemble. Le pseudo-mariage ne durera d'ailleurs pas longtemps, pas plus d'une semaine... Juste le temps pour le pauvre Pierre Maury d'endosser la paternité de l'enfant à naître, du fils de Bélibaste !

Pierre Maury, vraie bonne pâte, sembla ne pas en tenir rigueur à son ami de cet épisode...

La fin

Quoi qu'il en soit, et malgré ses manigances, Bélibaste n'a pas le choix. Il a péché publiquement, il doit, pour conserver sa légitimité de bonhomme aux yeux de ses ouailles, recevoir à nouveau le consolament (le sacrement cathare dont le péché fait perdre le bénéfice). Pour cela, il envisage de regagner la France, afin de le recevoir des reponsables de l'église cathare locale. Il ne sait pas encore que c'est là son dernier voyage.

C'est à ce moment qu'apparaît le personnage nécessaire au dénouement: le traître. Celui-ci se nomme Arnaud Sicre. Il ne s'est pas vendu pour trente deniers, mais l'évêque de Narbonne lui a promis de lui rendre la maison confisquée à sa mère pour motif d'hérésie, s'il lui amène la tête du parfait. Arnaud rencontre Bélibaste en Catalogne, le décide à faire le voyage des Pyrénées. Toutefois, leur chemin s'arrête à Tirvia, dans le comté de Castelbo, où Sicre livre Guilhem à ses ennemis...

Bélibaste est conduit et gardé en prison avec son dénonciateur, comme le veut l'usage. Il tente  persuader Sicre de se laisser consoler (administrer le sacrement cathare du consolament), puis de se suicider avec lui afin de gagner le paradis : en vain. Il est jugé à Carcassonne, et brûlé dans la cour du château de Villerouge-Termenès, le 24 août 1321. Une terrible fin pour celui qui aimait tant la vie...

Les idées et la prédication de Bélibaste

Nous n'avons aucun écrit de Bélibaste lui-même, mais nous disposons de ses propos, tels qu'il nous ont été rapportés par d'autres, et figurent dans le registre d'inquisition de Jacques Fournier.

Un homme de son temps

Bélibaste reste avant tout un homme du Moyen-âge, c'est-à-dire d'une époque où l'irrationnel ne choquait pas, où la vision du monde était tout autre, mais que pour ma part je me refuse à appeler "obscurantiste". C'est simplement une vision autre des choses. Ainsi pour lui, l'univers est empli d'âmes et d'esprits... Le Roy Ladurie n'hésite pas à parler d'animisme à propos de lui.
On voit souvent dans les de Bélibaste mots cette conception selon laquelle l'homme mauvais est possédé, manipulé par un esprit malin.

« Quand un homme dérobe, vole le bien d’autrui ou fait le mal, cet homme-là n’est rien d’autre qu’un esprit malin qui entre en lui : cet esprit lui faut commettre des péchés, il lui fait quitter la bonne voie pour la mauvaise. »




Métempsychose

Fondamentale apparaît aussi, dans le catharisme façon Bélibaste, la croyance en la réincarnation. Même si le catharisme est une forme de christianisme dualiste, d'après ses historiens les plus récents, il n'en reste pas moins qu'on ne peut s'empêcher de regarder vers l'Orient. Toutefois, il n'y a sans doute pas d'influence directe, plutôt des thèmes convergents.

Bélibaste croit évidemment à un substrat spirituel et personnel de l'identité, l'âme. Celle-ci est prisonnière dans le corps, s'en sépare à la mort. A l'heure fatidique, seule l'âme du juste peut espérer échapper au cycle des réincarnations successives et gagner le paradis. Les âmes imparfaites sont tourmentées par les démons, et se précipitent pour leur échapper dans le ventre des femmes, où elles animent de nouveaux foetus.

"Sauf dans le cas exceptionnel où un esprit a fait résidence dans le corps d’un défunt qui de son vivant fut juste et bon, l’esprit qui vient de s’échapper d’un corps mort est toujours volontaire pour se réincarner. Car les esprits malins qui se tiennent dans l’air font cuire cet esprit, quand il se trouve parmi eux ; ils le forcent donc à se fourrer dans un quelconque corps de chair, que celui-ci soit d’homme ou de bête ; parce que, aussi longtemps qu’un esprit humain est au repos à l’intérieur d’une chair, les mauvais esprits qui sont dans l’air n’ont pas la possibilité de le faire cuire, ni de le tourmenter."




En effet, l'esprit humain, libéré à la mort du corps, est pris d'une peur panique qui lui fait rechercher une nouvelle incarnation.

« Les esprits, quand ils sortent d’une tunique, c'est-à-dire d’un corps, courent très vite, craintifs et effarouchés. Tellement vite ils courent, que si à Valence un esprit était sorti d’un corps, et devait s'intégrer à un autre corps dans le comté de Foix, et s’il pleuvait fortement, à peine trois gouttes de pluie l’atteindraient ! En courant de la sorte, l’esprit effarouché se jette dans le premier trou qu’il peut trouver disponible ! Autrement dit dans le ventre d’un animal queconque, qui vient de concevoir un embryon, non encore pourvu d’une âme ; que cet animal soit chienne, lapine, ou juemnt. Ou même dans le ventre d’une femme. »


On peut juger par ces extraits des talents de Bélibaste prédicateur : même dans ce propos abstrait et passablement obscur, il a le sens de l'image concrète et qui frappe.

La critique du clergé

Outre cette métaphysique assez naïve, la prédication du parfait se faisait parfois beaucoup plus concrète. Ainsi, Bélibaste critiquait la rapacité du clergé catholique d'alors. Le pape agit à l'opposé de son prédécesseur saint Pierre.

"Le pape gobe la sueur et le sang des pauvres gens. Et de la même manière agissent les évêques et les prètres, qui sont riches, honorés, jouisseurs… Alors que saint Pierre, lui, avait abandonné sa femme, ses enfants, ses champs, ses vignes et ses posessions pour suivre le Christ ».


Quelques siècles avant Luther, Bélibaste proteste déjà contre les indulgences.

« Les indulgences du pape coûtent cher et elles ne valent pas grand-chose ».


En effet, les cathares ne croyaient ni à l'enfer, ni au purgatoire ; tout être humain était destiné à regagner le paradis après une série d'incarnations sucessives... Du coup, les indulgences devenaient effectivement inutiles.

Des moines séducteurs

Il n'hésite pas à brosser un tableau très satirique des méthodes utilisées par le clergé et les ordres mendiants pour capter de l'argent. 

« Les évêques, les prêtres, les Frères mineurs ou prêcheurs entrent dans les maisons des femlles riches, jeunes et belles ; ils leur prennent leur argent ; et, si elles consentent, ils couchent charnellement avec elles, tout en faisant des faces d’humilité ».


Les bonshommes incarnent ainsi, par opposition, l'idéal prôné par le Christ.

« Quand un homme se fait bonhomme, il doit renvoyer sa femme, ses enfants, ses possessions et richesses. Il se conforme ainsi au précepte du Christ, qui veut qu’on se mette à sa suite ».


Idéal que nous l'avons vu, Bélibaste a eu bien garde de pratiquer personnellement !


Bélibaste anarchiste avant la lettre ?

Etait-ce sa vie de proscrit ? Toujours est-il que Bélibaste, obligé de vivre dans la clandestinité, pourchassé par une inquistion dont le pouvoir royal était complice, ne tarda pas à développer une pensée critique à l'égard de tous les pouvoirs en général.

"Il y a quatre grands diables qui régissent le monde: le seigneur pape, diable majeur; je l'appelle Satan; le seigneur roi de France est le second diable; l'évêque de Pamiers, le troisième ; et le seigneur inquisiteur de Carcassonne, le quatrième diable".

La fin du surnaturel

Autre signe qui annonce des temps à venir, Bélibaste refuse de croire au surnatuel, à l'action de Dieu dans le monde. Sans doute pour les mêmes raisons toutes différentes de celles qu'avançaient les philosophes du XVIIIe siècle... C'est peut-être une des conséquences du dualisme cathare, qui contient Dieu dans le monde spirituel, tandis que le monde matériel est la création pure et simple du diable. Ainsi, les miracles que les catholiques attribuent aux saints, Bélibaste les attribue au diable.

Bref... 

Cet article ne prétend rien ajouter de nouveau sur Bélibaste, juste en tracer une esquisse, à partir des renseignements qui se dégagent des travaux des historiens à son sujet. Le personnage, pris entre des contradictions permanentes, est fort humain, trop humain même, a-t-on envie de dire...  

A noter que d'après Anne Brenon, Bélibaste n'est pas le dernier parfait cathare, comme on le dit souvent. On en connaît au moins un autre après lui.

Sources

La vie de Bélibaste est connue par les déposition de ses amis contenues dans le registre d'inquisition de Jacques Fournier, ainsi que par d'autres documents d'archive.

Biblio

Anne Brenon, Cathares : la contre-enquête.

Emmanuel Le Roy Ladurie,
Montaillou, village occitan.

Article de Gaston Langlois, sur le site de la Mairie de Cubières, et des documents d'archive fort intéressants.

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8 mars 2009 7 08 /03 /mars /2009 18:06

Le château de Cabaret

A quoi pensons-nous quand nous voyons un de ces nids d'aigles ruinés sur sa montagne ? A chacun sa réponse... Pour moi, quand je revois Roquefort, Lastours, ou l'un de ces vieux châteaux de la Montagne noire, je pense à l'effort de toutes ces populations, bâtissant à la force de leur mains les murs qui assureraient leur sauvegarde en ces temps troublés.

Résistances ?

Dans ces forteresses vivaient certes souvent des cathares, mais aussi, on l'oublie souvent, des gens qui ne l'étaient pas, des marchands, des chevaliers, qui tous solidairement résistèrent contre l'envahisseur venu du Nord... Il n'est pas question  de refaire l'histoire, mais de rendre hommage au courage et à la lucidité de ceux qui se défendirent contre le malheur qui fondit sur eux.

Cabaret, château et village : le castrum

Un des châteaux symboles de cette résistance du sud, aux armées de la Croisade est sans doute le château de Cabaret, qui a donné son nom à la région du Cabardès, en Montagne noire. C'est l'un des quatre châteaux de Lastours, avec Quertinheux, Tour Régine et Surdespine. Ces murs, souventes fois rebâtis ou restaurés depuis l'époque de la Croisade, ont néanmoins été témoins des actes de cruauté ou de bravoure, que nous allons évoquer...

Le chemin conduisant aux ruines du castrum

Pour en finir avec l'image du château romantique...

Depuis longtemps, l'archéologie en a fini dans nos contrées avec l'imagerie romantique du château, demeure sombre d'un seigneur obligatoirement sanguinaire, isolée à l'écart des villages. Tout cela, divagations et imagination déréglée...

Les donjons médiévaux se tenaient en effet au milieu de ce qui était des groupements de population, des villages parfois prospères, les castrums. Ainsi en était-il du château de Cabaret. L'ancien village était construit en terrasses à l'aplomb du château de Cabaret, au Nord et au Nord-Ouest.

Vie et mort du village

Le village s'est sans doute développé dès 1063, autour du primitif château de Cabaret, qui n'était pas au même emplacement que l'actuel. Les maisons se situaient sur la pente ouest, sur neuf terrasses aménagées jusqu'au cours du Grésilhou. Un second faubourg, sur la pente nord, s'étendait jusqu'à l'Orbiel. Ces lieux ont été brusquement abandonnés vers 1229, lors de la reddition de la forteresse. L'abandon dut être brutal, puisqu'on trouva lors des fouilles du bois consumé, des restes de repas. Le castrum fut détruit volontairement par l'administration royale en 1240.

Un village fréquenté par les "bonshommes"

Il est dit qu'ici, entre 1223 et 1229, l'activité des Cathares fut intense. Tous les habitants du château, par exemple, étaient là pour les prédications de l'évêque cathare Guiraud Abit.

En 1229, au moment du siège d'Humbert de Beaujeu, deux parfaites, Marceline et Raymonde, seront évacuées au château de Miraval tout proche, tandis que Guiraud et la plupart des parfaits trouveront refuge dans le Pays de Sault.


L'état actuel du château


L'ensemble est orienté dans l'axe nord-sud. On y remarque un donjon à cinq côtés, acollé à un corps de logis restangulaire, le tout englobé dans une enceinte au Nord, à l'ouest, au Sud.

Un monde minéral

C'est ici un univers minéral, le monde de la pierre. Plusieurs parties (logis, côté sud de l'enceinte) son contruites à cru sur le rocher.

La bâtisse frappe avant tout par la beauté de ses pierres, aux couleurs diverses, tantôt blanches, tantôt dorées, et explorant toutes les nuances de gris. L'appareil mélange le calcaire dolomitique extrait sur place, avec le calcaire blanc, plus tendre, et le schiste minoritaire. L'ensemble tient par un mortier fait de chaux et de sable. Les moellons de tailles diverses donnent à la constuction le charme de la diversité...

Les deux cours

Passage entre les deux cours

On monte le chemin assez raide qui mène au château, pour se retrouver dans la première enceinte, la cour nord. Puis un petit passage nous conduit vers une autre cour interne aux fortifications, au sud. On voyait jadis entre les deux cours un pavement de galets. La cour nord contient à son extrémité les vestiges d'une citerne.

Le logis
Intérieur du logis

A cheval sur les deux cours, le corps de logis. On y pénètre par une porte jadis surmontée d'une bretèche, dont il ne reste désormais que les consoles. On voit dans la maçonnerie de nombreux trous de boulins qui laissent supposer qu'il existait autrefois un étage. 

Voûte du premier étage du donjon, dans la tour

La tour

Elle est de forme pentagonale (photo ci-contre). L'étage est en partie effondré, mais laisse voir les vestiges d'une merveilleuse voûte d'ogives, "à cinq quartiers rayonnants" (ci-dessus), selon les termes des gens de l'art. Les voussoirs sont en calcaire blanc taillé, les chapiteaux des ogives ne sont pas historiés (sculptés). Beauté fonctionnelle et sans fioritures d'un donjon de montagne, pourrait-on dire... 

Histoire : avant et après les Cathares

Le village de Cabaret fut abandonné au XIIIe siècle. Toutefois, le château, quant à lui, fut occupé jusqu'au XVIIe siècle.

La bâtisse ne présente pas aujourd'hui pas la même physionomie qu'à l'époque des bonshommes. En effet, à l'origine, Cabaret était une forteresse en pièces détachées: le logis était séparé du donjon, et de la tour nord. Ce n'est qu'à l'époque moderne, aux XVIe et XVIIe siècles, que l'ensemble a été englobé d'une enceinte, sans doute à l'époque des guerres de religion. Le château médiéval devint alors un fort, plus compact. 

Cabaret pendant la croisade

Cabaret fut un haut lieu durant la Croisade, notamment en raison du rôle que joua son seigneur, Pierre-Roger de Cabaret, une figure de premier plan. 

On ne sait rien sur lui, si ce n'est qu'il protégeait les hérétiques. En 1209, Pierre Roger était aux côtés de son suzerain Trencavel, pour défendre Carcassonne contre les Croisés menés par Montfort. Une fois la Cité tombée, Pierre-Roger et son frère Jourdain ont regagné leur forteresse de la Montagne noire, terre d'asile pour de nombreux cathares et seigneurs sans terre. 

La cour nord

Le premier assaut (1209)

Un premier assaut, mené par Montfort, aboutit à un échec. Pierre-Roger en profite pour continuer à mener une guerre faite de raids éclair et de guérilla, menés depuis son nid d'aigle montagnard. Voici ce que nous en dit Michel Roquebert : 

"... dès que les Croisés ont détalé, [Pierre-Roger] se met à parcourir sans cesse le pays en tendant des embuscades et en lançant des coups de main. Deux de ses compagnons, deux chevaliers de Fanjeaux refugiés dans ses murs, et dont la mère était une hérétique, Pierre Mir et Pierre de Saint-Michel, réussissent même, en novembre, au cours d'une escarmouche, à tuer un grand capitaine français, Gaubert d'Essigny, et à en capturer un autre, celui-là même à qui Montfort avait attribué le fief de Saissac: Bouchard de Marly, cousin germain d'Alix de Monmorency, l'épouse du chef croisé."

Bretèche à l'entrée du logis de Cabaret

La reddition de 1211

Cabaret capitula néanmoins en 1211, sans coup férir. La forteresse fut alors échangée avec d'autre domaines. Il est à noter qu'à Cabaret, il n'y eut pas de bûcher, comme à Minerve, ni de siège interminable, comme à Montségur. Pour Marie Elise Gardel, ce n'est pas un hasard.

"Et s'il ne s'est rien passé d'aussi spectaculaire à Cabaret qu'à Montségur ou à Minerve, il semble que cela tienne, d'une part, à l'habileté de ses co-seigneurs, en particulier de Pierre-Roger, mais d'autre part à la configuration du terrain, qui ne permettait pas de soutenir un long siège".

Le siège de 1227

Pendant la deuxième partie de la croisade, le château de Cabaret est à nouveau assiégé, en vain, par Humbert de Beaujeu.



Après la Croisade

Le catharisme ne disparut pas pour autant après la fin de la Croisade... Il est même dit que les châtelains installés sur place par le roi reçurent le consolament, le sacrement cathare des mourants, entre 1273 et 1283... L'histoire des idées et des pratiques est, encore une fois, bien plus complexe et délicate que l'histoire guerrière et politique...

Les châtelains étaient installés par le roi, et rémunérés. Jusqu'à la fin de l'ancien régime, les habitants du Cabardès sont exempts de taille en échange de la garde et de l'entretien des châteaux de Cabaret.

C'est pendant les guerres de Religion quye Cabaret, occupé par les protestants, est réaménagé pour les armes à feu. En mai 1591, les soldats du maréchal de Joyeuse prennent la forteresse. La Montagne noire passe ainsi toute entière au parti de la Ligue.


Une étrange histoire, ou la lamentable cohorte... 

Voilà une des histoires les plus frappantes sur ce château... J'ignore si elle est avérée ou pas, tellement elle semble étrange et horrifiante de cruauté. Il est dit qu'après la prise de Bram, Simon de Montfort voulut intimider Pierre-Roger de Cabaret. Il fit aveugler cent habitants, leur faisant aussi tailler les lèvres et le nez ; un seul d'entre eux fut laissé borgne, afin de servir de guide à ses compagnons jusqu'à Lastours.

Bref... 

Un lieu phare de la Montagne noire, important dans l'histoire et la mémoire de ce coin de France... Cet article n'a pas pour but de résumer tout ce qu'on peut savoir sur le château, simplement de donner des pistes de curiosité sur son histoire, à partir des travaux des spécialistes

Que Cabaret et l'ombre de Pierre-Roger nous fassent souvenir de ne pas céder à la force, et de se battre pour les nôtres et nos valeurs...

Liens
Les quatre châteaux de Lastours: introduction
Castrum de Cabaret

Bibliographie sommaire


Les divers travaux, ouvrages et articles de Marie-Elise Gardel, qui dirige les fouilles à Cabaret. 
Les Citadelles du vertige de Michel Roquebert. 

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12 décembre 2008 5 12 /12 /décembre /2008 21:43



Des murs ruinés, troués de fenêtres béantes comme des orbites. Un paysage de montagne où les nuages créent des puits d'obscurité et de lumière... Voilà l'impression saisissante du visiteur qui arrive à Roquefixade, une belle journée d'automne.



Ici, malgré le grandiose du site, règne un étrange sentiment de désolation. Le sentiment est justifié, puisque le château a été démantelé sous Louis XIII. Alors, laissons-nous aller à la beauté et à la mélancolie de ce site.


Le château de l'araignée.


Roquefixade semble en équilibre précaire, comme posé sur le bord d'une falaise à pic. Les bâtisseurs ont sans doute tout fait pour que de loin, la forteresse paraisse imprenable, niché en haut d'une paroi verticale. Espéraient-ils ainsi décourager les assaillants éventuels ?



Mais si l'on contourne le roc sur lequel la citadelle est construite, on monte par un petit chemin. Et là, deuxième émerveillement: une partie du château a été construite sur le vide, tout un mur semble surplomber une falaise béante ! Les hardis bâtisseurs d'autrefois ont en effet jeté une voûte arquée au-dessus du précipice pour soutenir cette partie du château. Cela donne réellement le vertige...

La cour.



On poursuit son chemin, et l'on arrive à la basse-cour du château. Nom bien pompeux, pour une sorte de petite prairie d'herbe folles, semée de rochers et de restes d'architectures. La cour est encore bordée, du côté nord, de vestiges des anciennes murailles. 
 



Ces murs s'ouvrent de meutrières qui permettaient de tirer en contrebas, vers le chemin d'accès (le côté le plus vulnérable). On voit aussi dans la maçonnerie de nombreux trous de boulin de forme rectangulaire. C'est dans ces trous que venaient s'insérer jadis les charpentes. On peut se demander si elles soutenaient seulement des éléments de fortification, ou bien également des édifices plus conséquents comme des maisons, des écuries, des forges. On sait en tout cas qu'à Monségur, château tout proche dont on a rapproché Roquefixade, la basse-cour recelait plusieurs édifices.

Le donjon.



De la basse-cour, on monte sur le donjon massif et rectangulaire, juché sur un rocher en surplomb de quelques mètres. Sa forme trappue est très reconnaissable, même du bas de la montagne. Cette silhouette solide, ainsi que les pierres de gros appareil donnent un air inexpugnable à ce château de montagne.



L'entrée du donjon était jadis fort bien défendue. les vestiges nous permettent de deviner qu'il y avait là deux portes successives, en partie taillées dans le rocher. Elles étaient munies chacune d'une herse. On peut également penser que des mâchicoulis permettaient de défendre l'entrée.

Un poste de guet ?

C'est dans ce donjon, à un  étage du mur nord, si mes souvenirs sont bons, que l'on trouve les deux énormes baies. Elles s'ornaient jadis de deux bancs perpendiculaires à la fenêtre, appelés dans le jargon des spécialistes "sièges à coussièges". On peut se plaire à imaginer les guetteurs surveillant les abords...



Un mystère de plus: ces baies sont roussies par endroit et semblent avoir été léchée par les flammes. Traces d'un incendie de jadis ?

Qui vivait ici ?

Le premier château existait déjà en 1034.

On a longtemps tout ignoré des habitants du château. Une tradition tenace, qui ne remontait sans doute qu'au siècle dernier, voulait que Roquefixade soit un château ayant abrité des cathares. On avait même baptisé une ruelle du nom pompeux de "Chemin des Parfaits", en hommage aux responsables religieux du catharisme. Eydoux pestait avec humeur contre cette "catharomanie" qui pousse à voir dans de modestes forteresses de montagne on ne sait quel temple ésotérique.

Des recherches ont pu indiquer que le château appartenait en fait à la famille de Pailhès, vassaux des comtes de Toulouse et de Foix, et donc sans doute en première ligne contre les armées de la Croisade. Il est même dit qu'un des personnages ayant participé à l'assassinat des inquisiteurs à Avignonnet, Guillaume de Plaigne, vécut ici avec sa famille en 1246.



La période royale.

Le château est racheté par le roi au comte de Foix en 1278. Une garnison est installé sur place, et des réparation sont faites qui donnent au château sa physionomie actuelle. Le château, rendu au comte de Foix en 1463, est détruit sur l'ordre de Louis XIII en 1632 par le gouverneur de Foix, le sieur de la Forest-Toyras.

C'est l'époque où Richelieu détruit les châteaux partout en France, officiellement pour raisons d'économies, mais peut-être plus secrètement pour supprimer ces vieux symboles du pouvoir féodal qu'il veut briser... Eydoux a ce beau mot à ce sujet : "Le cardinal luttait contre les châteaux à la manière d'un Don Quichotte contre les moulins."

Bref.

Mélancolie et beauté d'une forteresse ruinée... Que demander de plus ?

 

Sources.

Association du château de Roquefixade.

H.-P. Eydoux, Les châteaux fantastiques, t. 2.

 

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1 novembre 2008 6 01 /11 /novembre /2008 08:49

A une quinzaine de kilomètres de Carcassonne, dans la Montagne noire audoise, une montagne... Sur cette éminence, quatre châteaux se succèdent sur une distance de moins de 400 mètres. Etrange énigme que celle de ces forteresses, comme agglutinées sur un même espace.

Cet article est le premier d'une série de quatre que je consacrerai à chacun de ces châteaux. Il donne une présentation générale de ces quatre forteresses...



Le bronze mycénien.

On est ici sur une montagne occupée depuis la Préhistoire. On a retrouvé dans une des nombreuses cavités de la Montagne, l'abri du collier, la sépulture d'une fillette dite "princesse de Lastours". Elle contenait des objets de l'âge du bronze moyen, dont certains en provenance de la Grèce mycénienne... Ce qui a permis aux archéologues de faire l'hypothèse d'un commerce avec l'est de la Méditerranée...

L'argent des Volsques ?

La grande richesse du lieu, ce sont les mines de fer, exploités depuis l'époque romaine et pendant tout le Moyen-âge. Lastours est la montagne du fer... Aux Barrencs (excavations minières) de Fournès-Cabardès, village tout proche, les Gaulois ont extrait du cuivre, ainsi que de l'argent.

La naissance des forteresses.

Le Cabardès (région de Lastours) est cité dès le IXe siècle. Au XIIe siècle, les seigneurs de Cabaret sont vassaux des Vicomtes de Carcassonne et de Béziers. C'est aussi à la fin de ce siècle qu'ils deviennent des sympathisants et des défenseurs de l'Eglise cathare.

Il existait à l'époque déjà trois châteaux sur la Montagne : Cabaret (le principal), Quertinheux et Surdespine.

Un véritable village.

Autour du château de Cabaret s'était constitué un village, situé sur une vois de communication importante entre la région de Carcassonne et celle d'Albi. Il existait sans doute aussi des mines, à proximité immédiate du site.

Le siège de Cabaret.

Les seigneurs de Cabaret ont eu un rôle considérable lors de la Croisade contre les cathares. Ils ont mené une guerre de guérilla contre les troupes des croisés, que ce soit dans la région de Carcassonne ou dans les Corbières.

De ce fait, les croisés vinrent assiéger Lastours.
Un premier assaut échoua en 1209. Mais le château de Cabaret capitula en 1211, sans coup férir. Il y eut sans doute échange de cette place-forte avec d'autres domaines.
Pas de massacres ni de bûchers ici : Pierre de Cabaret était sans doute un négociateur assez génial...
En 1227, le château est à nouveau assiégé par Humbert de Beaujeu, dans la seconde partie de la Croisade.

Après la Croisade.

Les châteaux sont recontruits par ordre du roi. On construit une quatrième tour : Tour Régine.

Quelques images des 4 châteaux (du sud au nord)...

Quertinheux.

Surdespine.


Tour Régine.


Cabaret (noter la belle voûte qu'on voit à l'intérieur de la tour).



Sources:
Les travaux de Marie-Elise Gardel (ici, en l'occurence Les châteaux de Lastours-Guide des ruines), à qui l'on doit l'exploration archéologique méthodique du site.

A suivre...


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19 septembre 2008 5 19 /09 /septembre /2008 09:00



Quelque part entre Foix et Perpignan, sur une montagne entourée de sombres forêts... Une forteresse magnifique, aux pierres claires, élève son vieux donjon. C'est le château de Puilaurens. Ce qui peut apparaître comme un château romantique est avant tout une forteresse imprenable, témoignage de l'art de la guerre au Moyen-âge. 

Mille mercis à Belisama pour ses belles photos de Puilaurens, sans lesquelle l'article n'aurait pu voir le jour !

Situation stratégique. 

Puilaurens est située à la frontière du Languedoc et de la Catalogne. Nul besoin d'avoir lu Clausewitz pour voir que c'est, évidemment, une  position stratégique, pendant tout le Moyen-âge et jusqu'au XVIIe siècle.  


Une forteresse imprenable.

Imaginez un instant que vous êtes le malheureux soldat du Moyen-âge qui attaque Puilaurens... Les soucis ne font que commencer pour vous !

Le chemin qui monte à la porte est barré de 9 murs successifs. Il vous faut donc d'abord franchir ces murs en chicane pour arriver devant la porte, ce qui ralentit beaucoup votre progression.

Une fois la porte passée, vous vous trouvez dans une sorte de réduit étroit. Là, c'est la mort assuré pour vous, pauvre assaillant ! Le mur d'en face est en effet creusé de 12 meutrières, ce qui signifie qu'en un rien de temps vous serez criblé de flèches et autres carreaux d'arbalète avant d'avoir pu remuer le petit doigt.

De plus, ce réduit derrière la porte est à ciel ouvert: ce qui permettait peut-être aux défenseurs de vous caillasser en même temps, rien que cela !

La grande cour.

Une fois passé ce réduit, on débouche dans la grande cour du château, dite aussi "basse-cour". Elle a une dimension de 60 mètres sur 20, approximativement. Elle a gardé son rempart avec ses merlons (créneaux), qu'Eydoux, grand amateur de châteaux, a comparé à une "frise dentelée". Il est en effet particulièrement rare qu'un château en ruine ait conservé ces parties-là.

Dans cette cour vivaient et travaillaient les occupants du château : on y trouvait logements des gardes, écuries, étables, magasins pour les stocks... Les constructions devaient être en bois, comme en témoignent les trous d'encastrement des poutres dans les murailles.

Elément important pendant les sièges : l'eau. Deux citernes sont encore conservées sur le site, où l'on recueillait autrefois l'eau de pluie.



Le château.

Maintenant, quittons la basse-cour pour pénétrer dans le "château" proprement dit (c'est-à-dire le donjon et les parties qui l'environnent). Le donjon, imposant, a une belle forme rectangulaire. Il date du XIIe siècle sans doute, mais ses pierres à bossage (en relief) révèlent qu'il a été restauré au XIIIe siècle.

Petite histoire.

Un château primitif devait exister au XIe siècle, ou du moins au XIIe.

Quel rôle joua-t-il durant la Croisade contre les cathares ? On n'en sait pas grand chose, rien n'autorise vraiment à dire que Puylaurens était une "forteresse cathare", c'était plutôt une forteresse de frontière. Il est néanmoins possible que des responsables de l'église cathare se soient réfugiés ici vers 1244.

Puilaurens faisait partie, au XIIIe siècle, de la vicomté de Fenouillèdes. Confisquée en 1226, cette vicomté fut donnée par le roi de France au comte de Roussillon, puis échut à la mort de celui-ci, en 1242, au roi Jaime Ier d'Aragon.

Le roi d'Aragon, au traité de Corbeil, rendit Puilaurens au roi de France Louis IX, en guise de monnaie d'échange, pour confirmer ses droits sur le Roussillon, la Cerdagne, le Conflent.

Les cinq fils de Carcassonne.

C'est alors que Puilaurens, de même que Peyrepertuse, devient un des "cinq fils de Carcassonne" (Aguilar, Termes, Peyrepertuse, Quéribus et Puylaurens), les cinq forteresses des Corbières. Elles sont ainsi nommées en raison de leur ressemblance avec les parties de la forteresse de Carcassonne bâties sous Saint Louis et Philippe le Hardi. Mais aussi, comme me le rappelle Hélène, parce qu'elles constituaient une ligne de défense, une sorte de "ligne Maginot" destiné à stopper un hypothétique envahisseur venu de l'Espagne.

Le château disposait alors d'un capitaine et d'une garnison. Le temps des grands seigneurs était fini pour lui...

L'abandon...

Au XVIIe siècle, les Espagnols s'emparèrent de la forteresse (1636), ce qui prouve qu'elle avait encore une importance stratégique. Mais en 1659, au traité des Pyrénées, le Roussillon fut rattaché à la France et la frontière descendit au sud, rendant la forteresse de Puilaurens inutile. Elle fut alors laissée à l'abandon.

Bref...

Une belle visite à faire... Je vous la recommande !

Liens 

Peyrepertuse, autre forteresse des Corbières et un autre des cinq "fils de Carcassonne".  

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30 juin 2008 1 30 /06 /juin /2008 13:47


 

Quelque part, entre Carcassonne et Perpignan, dans les Corbières, s’élève une muraille de roc, aussi haute que mince en son sommet. Sur cette arête coupante comme une épée s’étend une longue citadelle médiévale, qui épouse les contours du rocher. Elle apparaît au promeneur comme un long vaisseau de pierre, échoué là en un temps immémorial.

 

Plusieurs souverains espagnols et français ont possédé cette citadelle par le passé, avant de disparaître. Mais toujours elle se dresse, elle qui ne subit plus que l’usure inexorable du temps. A moi d’essayer de vous transmettre la fascination de ces pierres, de quelques-unes de ses histoires et légendes.

 

Je serai aidé en cela par les photographies belles et évocatrices d’Annabel. Je ne saurais trop la remercier de la générosité avec laquelle elle m’a permis d’utiliser son travail. Je pense que vous aussi saurez apprécier la beauté de ses images.

 

I. Le château de Peyrepertuse.

 

Citadelle du vertige.

 

Même l’historien le plus blasé et le plus familier de l’architecture médiévale redevient un enfant  émerveillé devant ce château, qui appelle les superlatifs. « Le plus extraordinaire château de montagne subsistant en France », dit Henri-Paul Eydoux. Quant à Michel Roquebert, il imagine l’effet saisissant de cette citadelle imprenable sur les assaillants d’autrefois :

 

« De quel côté que l’on aborde le site, il est fantastique, lunaire, digne réplique, en altitude, du décor infernal des Gorges de Galamus. Quand on arrive de Cucugnan, on ne voit sur le ciel qu’une longue arête rocheuse dont la découpe intrigue à mesure qu’on s’en rapproche… »

 

Epouser le rocher.

 

C’est donc sur une crête de roc calcinée que se dresse Peyrepertuse (800 m. d’altitude). Nos ancêtres du Moyen-âge ont trouvé là une fortification naturelle, que la main de l’homme n’a fait que parfaire. Non seulement les parois du rocher sont inaccessibles mais, en outre, les architectes du d'autrefois les ont couronnés de murailles et de tours.

 

Le côté Sud n’est qu’une falaise surmontée de murailles… C’est au Nord que se trouve l’entrée de la forteresse, là où la pente est moins ardue. Elle est bien défendue par une chicane. Il y a plus d’une heure d’ascension depuis le bas de la montagne. On imagine l’effort nécessaire à des soldats en armes...  

 

La Carcassonne aérienne.

 

Première surprise : du bas de la montagne, on ne croyait voir qu’un château, mais c’est tout un ensemble de constructions en ruine, une véritable citadelle que l’on découvre, l’ascension faite. Une sorte de cité  aérienne, de « Carcassonne céleste » (M. Roquebert), qu’aucun Viollet-le-Duc ne serait venu relever du ravage des années. On trouve là deux châteaux : l’enceinte basse, avec son donjon, et une deuxième citadelle, située sur le Roc Saint-Jordi qui domine la première, et qui a également son donjon.

 

Les bâtisseurs successifs.

Cette particularité est liée à l’histoire du château. La citadelle fut construite au gré des changements de propriétaires, a-t-on envie de dire.

 

-les débuts.

D’abord, au XIe siècle, le premier château fut construit par le comté de Besalu, ville situé près d’Olot en Espagne. Il ne resterait rien de ce premier état de la fortification, sinon un mur.

Peyrepertuse était ensuite devenue une forteresse du roi d’Aragon Pierre II, allié du comte de Toulouse contre l’envahisseur venu du Nord. Puis le fief est passé dans les possessions du vicomte de Narbonne. A l’époque de la croisade contre les cathares, La forteresse est tenue par Guillaume de Peyrepertuse, qui, en 1217, doit se soumettre et rend hommage à Simon de Montfort.



 

-le roi de France.

En 1239, dans des circonstances obscures, le régent d’Aragon vend le château de Peyrepertuse à Louis IX (futur Saint Louis), pour 20000 sols melgoriens. Ce qui ne fut pas accepté sans heurts à Peyrepertuse même, puisque le sénéchal de Carcassonne dut organiser une expédition pour faire valoir les droits de la couronne. Mais à Peyrepertuse, on n’était pas préparé à un siège, et Guillaume de Peyrepertuse ne put tenir que quelques jours avant d’accepter la reddition. Peyrepertuse sera citadelle de frontière française du XIIIe siècle à 1659 -date à laquelle, avec le traité des Pyrénées qui bouleverse les frontières, elle perd sa fonction stratégique.

 

Revenons sur ces deux étapes bien distinctes de la construction du château, en flânant dans ses murs.

 


Le « donjon vieux » et la chapelle Sainte-Marie.

 


Il s’agit du premier château, qui occupe la partie sud et la plus basse de l’arête rocheuse (d’où le nom de « donjon vieux » ou donjon inférieur). Il comporte un donjon de forme circulaire (visible sur la photo ci-dessus) et la chapelle fortifiée Sainte-Marie, élevée en 1115. Chapelle et donjon sont reliés par une muraille fortifiée et percée d’archères, avec une porte en arc brisé.

 


La chapelle Sainte-Marie est en grande partie effondrée, mais on peut admirer sa belle abside en cul-de-four. Elle était de style roman, avec une voûte en berceau brisée. Elle a été donnée aux chanoines augustins de Serrabonne. Je n’en dis pas plus, la belle photo d’Annabel suffit à vous suggérer la beauté des lieux, lorsque les derniers rayons du couchant jettent sur la pierre leur belle lumière orangée.

 

La deuxième étape de la construction : après la prise de possession française (vers 1240).

 

Les nouveaux maîtres français de Peyrepertuse font d’abord construire une nouvelle muraille pour protéger le côté est, relativement accessible aux assaillants. Mais le changement le plus important, c’est l’édification, sur le piton rocheux qui domine la forteresse originelle, du château Saint-Jordy (années 1250). Pour construire ce nouveau château à côté de l’ancien, le roi Louis IX ordonna personnellement, en 1244, la construction d’un escalier monumental, appelé depuis en son honneur « Escalier de Saint-Louis » :

 

« Nous vous ordonnons de faire réaliser un escalier dans notre château de Perapertusa, aussi convenable qu’il vous sera possible : et aussi qu’il soit réalisé au moindre coût… »

 


Cet escalier est encore là. Vertigineux, il a vraiment le don d’impressionner le visiteur. Les marches sont taillés à même le roc, et suivent les irrégularités de la roche (photo ci-dessus).


Au sommet de l'escalier fut construit le donjon de Saint-Jordy. Dans l’esprit des bâtisseurs, il s’agissait de ménager une retraite possible aux défenseurs, au cas fort improbable où des assaillants seraient parvenus jusque là. La construction permettait aussi d’empêcher une attaque qui serait venue du nord.
 Le château Saint-Jordy renferme aussi les vestiges d'une ancienne chapelle dédiée à Saint Georges, qui lui a donné son nom.

 


II. Personnages, événements insolites, traditions et légendes.

 

L'énigmatique Guillaume de Peyrepertuse.
Qui était cet homme ? On sait de lui qu'il se soumet une première fois à Simon de Monfort en 1217, et qu'il signe sa reddition une nouvelle fois en 1240, face aux troupes royales. Il semble qu'à chaque fois il ait capitulé devant l'ennemi sans soutenir un long siège, ce qui est étrange dans une forteresse aussi bien défendue. Bien que s'étant rendu en 1217 il fut excommunié quelques années après, car un des châteaux qui était sous son contôle, Puylaurens, s'était révolté. Sa famille semble avoir entrentenu des liens de sympathie avec le catharisme. Il faudrait des recherches plus poussées pour percer l'énigme de ce personnage étrange.

Les Guerres de religion.

On oublie souvent que ces forteresses médiévales furent aussi utilisés à la Renaissance et au temps modernes, souvent lors des Guerres de religion. En 1542, c’est le réformé  Jean de Graves, seigneur de Sérignan, qui investit la forteresse au nom du parti huguenot. Mais il est rapidement pris et exécuté avec quatre de ses hommes.

 

L’épopée d’Henri de Trastamare.

 

Un des événements les plus poignants du Moyen-âge, comme le souligne Henri-Paul Eydoux. Lorsque Pierre le Cruel (le bien nommé) monte sur le trône de Castille en 1350, il fait tuer Eléonore de Guzman, ancienne maîtresse de son père. Le fils naturel de celle-ci et de l’ancien roi, Henri de Trastamare, devient alors le rival le plus acharné de Pierre.

 

Le roi de France Charles V décide d’exploiter cette rivalité pour servir ses propres desseins. Il doit par ailleurs se débarrasser des encombrantes « compagnies », ces mercenaires sans solde. Il fait d’une pierre deux coups en envoyant en Espagne les grandes compagnies sous la conduite de Du Guesclin, et en les mettant au service d’Henri.  La victoire est éclatante : l'armée de Pierre est écrasée et prend la fuite, Henri est couronné roi de Castille.

Mais bientôt Pierre, avec l’aide de ses alliés Anglais et du Prince Noir, bat Du Guesclin et le fait prisonnier. Henri a juste le temps de s’enfuir en France, où il trouve refuge… à Peyrepertuse. Il lève une nouvelle armée, et affronte une nouvelle fois victorieusement Pierre, avec l’aide de Du Guesclin libéré par les Anglais.
 On rapporte que Pierre fut poignardé par Henri au cours d’un duel à mort. Ce dernier redevint roi de Castille, cette fois-ci définitivement.

 


La légende de la « Dame Carcas » de Peyrepertuse.

 

Nombreux sont les visiteurs, dont Michel Roquebert, ont fait l’analogie entre Peyrepertuse, la citadelle de la Montagne, et Carcassonne, la citadelle de la plaine. Mais ce qui est troublant, c’est que toutes deux possèdent une statue de Dame Carcas.

 

Tout le monde connaît la dame Carcas de Carcassonne. Selon la légende, c’était une princesse sarrasine qui gouvernait la cité et qui résista victorieusement à l’attaque de Charlemagne. Elle devint pour cette raison le symbole de la ville haute de Carcassonne, résumée par la devise orgueilleuse : « ego sola sum Carcas  », "moi seule suis Carcas". Une ancienne statue dont le visage a été martelé la représente. Elle est conservée dans le musée, mais une copie moderne est exposée à l’entrée de la cité.

 

Or, ce qui est étonnant, c’est qu’au dire des anciens habitants de Peyrepertuse, cette citadelle avait également sa dame Carcas. Il s’agissait d’un visage de femme sculptée, dont la présence est attestée en 1907 et en 1940. Il s’agissait selon les récits divergents des témoins  d’un soldat en haubert, ou bien d’un buste de femme enchâssé dans le parement intérieur du mur. Les habitants de Duilhac attribuaient la statue une influence néfaste. Pour cette raison, ils lui lançaient une pierre  chaque fois qu’ils franchissaient la porte de la forteresse.

 

Le mystère de la pierre percée.

 

Le nom de Peyrepertuse signifie « pierre percée », et a laissé penser aux auteurs qu’il existait autrefois une entrée dissimulée du château, qui passait par une fente de rocher. Aucune trace n’en a été retrouvée. Toutefois, Roquebert signale une grotte, qui aurait pu jouer le rôle d’un tel accès, et ensuite être comblée d’éboulis. Simple hypothèse ?  

 

La légende de la reine.

 

Selon Jean Girou, il existait, près de l’entrée du château, une fontaine appelée font de la Jacqueta. La légende rapporte qu’une reine de Castille y laissa tomber une timbale en argent. Peut-être était-ce l’épouse d’Henri de Trastamare, comme le suggère Eydoux…

 


La tombe d’Henri Eydoux.


Les Châteaux fantastiques
d’Henri-Paul Eydoux ont fait connaître le château de Peyrepertuse alors qu’il n’était fréquenté que d’une poignée d’érudits. Sa tombe se trouve au village de Duilhac, sous le château de Peyrepertuse qu’il aimait tant.

 

Bref…

 

J’espère que cette visite vous a plu. Elle visait juste à vous faire partager la beauté de cette forteresse, si présente dans l’histoire, la mémoire, les légendes des Corbières. Cet article ne fait qu'esquisser une découverte, votre contribution est donc la bienvenue.

 

"Quand on est au col de Grès, la forteresse livre aux regards le profil exact d'un navire à l'étrave dressée face au couchant, échoué en plein ciel sur quelques récifs clairs léchés par des ressacs de buissons". (M. Roquebert).

Que cette nef nous permette de naviguer sur la mer troublée des siècles, le temps d'une évocation nostalgique du passé.

Sources.

 

-Photos.

Les photographies de cet article sont l’œuvre et la propriété d’Annabel, qui me les a gentiment prêtées. Vous pouvez les voir sur son blog, présentées sous forme de montages très originaux et très réussis, ainsi que quantité d'autres images étonnantes, en particulier pour les amoureux des insectes.

 

-Bibliographie (je sais, ces ouvrages datent un peu, mais je n'ai rien d'autre sous la main!).

M. Roquebert, Citadelles du Vertige, p. 110 sq.

H.-P. Eydoux, Les Châteaux fantastiques, t. I, ch. 2.

 

-Sites :

Site du village de Peyrepertuse (avec visite virtuelle du château).  Fête médiévale du 11 au 14 août.

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