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parmi les    visiteurs d' Over-Blog, il y a     amateurs de lieux secrets... 

 

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Le Pays cathare ou Languedoc (Ariège, Aude, Haute-Garonne, Tarn)...

Venez y découvrir
les lieux méconnus...

...qui vous parlent de l'histoire, du patrimoine, des légendes du sud de la France.

Un monde si proche et si lointain de châteaux, de villages perchés, de pics et de forêts profondes s'ouvre désormais à vous.



"Les êtres et les choses sont créés et mis au monde non pour la production mais pour la beauté"
Joseph Delteil

 

"Ne soyez pas des régionalistes. Mais soyez de votre région."

Joë Bousquet 

 

"Celui qui n'a pas de passion, il ne lui sert à rien d'avoir de la science."

Miguel de Unamuno

27 décembre 2008 6 27 /12 /décembre /2008 08:26


Le mois dernier, j'ai consacré plusieurs articles à ce personnage central dans la légendaire de la Montagne noire tarnaise et audoise : la fameuse fée Saurimonde. Pour conclure cette série d'article, voici quelques renseignements supplémentaires et une tentative de bilan... 

Nous connaissions la Saurimonde de Lastours (Aude) et celle d'Hautpoul. En relisant la partie "ethnographie" de cette mine de renseignements qu'est le volume de l'encyclopédie Bonneton consacrée au Tarn, j'ai appris l'existence de la Saurimonde d'Augmontel.  

La Saurimonde d'Augmontel.

"C'est la Salimonde aussi qui, dans les bois d'Augmontel, belle femme aux longs cheveux, ne sortait qu'à la Chandeleur avec une pomme qu'elle mangeait seulement si l'année devait être bonne, sinon la récolte serait mauvaise."



Petit bilan sur la Saurimonde.

La fée Saurimonde semble donc liée, dans ses différentes apparitions légendaires, à la capacité de prévoir l'avenir et le temps qu'il fait, voire d'exercer sur eux une influence. On peut faire le tableau suivant, en ajoutant un personnage très proche d'elle, la "Juive" de Caudebronde.

Personnage

Lieu

Période de l’année-moment dans l’histoire.

Acte

Saurimonde ou « la sorcière ».

Lien vers l'article qui lui est consacré.

Lastours, Aude.

(grotte de la sorcière près du Grésilhou)

Chandeleur

Chante quand il pleut pour annoncer le beau temps futur

Salimonde

Augmontel, Tarn.

(Bois).  

Chandeleur

Mange une pomme pour annoncer de bonnes récoltes.

« La Juive » (Josiva)

Lien vers l'article où il en est question.

 Caudebronde, Aude (plateau boisé, près de la chapelle Saint-Pierre).

Fin de l’hiver ?

Porte un fagot sur le dos pour annoncer la prolongation de l’hiver.

Saurimonde


Lien vers l'article et la légende du peigne d'or.

Hautpoul (Tarn)

Grotte disparue près de l’Arnette.

Temps des contes (temps jadis, in illo tempore).  

Jette son peigne d’or dans l’Arnette et prédit la prospérité future de Mazamet.   

Saurimonde.


Lien vers l'article.

 Montagne noire, sans plus de précision.

Récurrent.   

Se déguise en jeune fille pour séduire un humain.  

Farimonde.


Lien vers l'article.

Cuxac-Cabardès.   

???

Provoque les orages à la demande du diable.  


Un être à deux visages: démon ou fée ?

La Saurimonde, au regard des légendes que nous avons recueillies, apparaît comme un être double. Tantôt elle est nettement diabolique (séductrice, provoque des orages), tantôt elle apparaît au contraire comme un être neutre, doté d'une connaissance innée des lois cachées de la nature et de la croissance de la végétation. Ou bien de la destinée et de la fortune (Saurimonde d'Hautpoul qui prédit la renommée industrielle de Mazamet)  

Ces deux aspects contradictoires semblent néanmoins se fondre en un seul. En effet, la Saurimonde de Lastours, simple fée, est appellée "sorcière" et a un corps animal. Tandis que la gracieuse Saurimonde d'Hautpoul, nommément désignée comme fée, est elle aussi un démon que seules les flèches bénites peuvent atteindre.



Quelques commentaires.
 
A chaque fois, c'est à un personnage féminin dont le nom connote l'exclusion de la communauté chrétienne ("Juive", "Sorcière") qu'il incombe de faire la prédiction à l'époque de la fin de l'hiver (Chandeleur). Fille de la nature, elle se définit par opposition à la religion,  pilier de la civilisation ancestrale d'autrefois, et de ce fait tisse un lien particulier avec les éléments naturels. Elle représente la nature brute, avant l'ordre imposé par la civilisation.

C'est ainsi qu'elle apparaît près des rivières, dans les bois, c'est à dire dans le saltus, l'espace non cultivé, que l'homme délaisse aux créatures sauvages. Or, dans les mentalités anciennes, il n'y avait pas loin de la sauvagerie au démoniaque... Ce qui explique peut-être la dualité de notre Saurimonde.

Bref...

Il est touchant et curieux de voir que nos anciens, à côté des saints intercesseurs alors omniprésents en Montagne noire, aient eu besoin d'imaginer cette fille de la nature qu'est la Saurimonde...

Certains conclueront trop rapidement à la survivance de croyances païennes... Moi, il me suffit de me laisser bercer par la poésie de ces légendes.  
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9 novembre 2008 7 09 /11 /novembre /2008 08:32

Les légendes du passé inspirent parfois les oeuvres d'aujourd'hui. Lorsque j'ai visite l'exposition consacrée à la médecine populaire à Mazamet en automne dernier, quelle n'a pas été ma surprise de voir plusieurs représentations de la Fée Saurimonde, plus précisément de la Saurimonde d'Hautpoul, la fée au peigne d'or. Ces représentation m'ont paru fort intéressantes...

Je ne sais pas prendre en photo des tableaux ! De ce fait, les photos (et non les oeuvres photographiées!) sont particulièrement ratées mais je vous les donne quand même, pour conclure ma série d'articles sur le personnage. Elles en disent long sur la manière dont on relit l'histoire de jadis.

  
La fée, cet idéal ?

Ce qui est amusant, c'est une tendance de revalorisation du personnage. La fée n'est plus conçue comme un personnage menaçant, incarnation de la force et de l'arbitraire du destin, ou de la séduction diabolique. Cela devient au contraire une sorte d'hyperbole de la séduction féminine, prise en bonne part, cette fois-ci (premier tableau), ou bien d'une vie simple et proche de la nature (second tableau)...

On ne peut que se réjouir de la disparition des stéréotypes misogynes, qui pouvaient apparaître à l'occasion de légendes de fées. 

Toutefois, je trouve qu'une lecture purement positive du symbole de la fée "en général" affaiblit la force du personnage, qui est fondamentalement ambigu et duel...

La fée et sa dualité.

Dans les légendes occitanes, la fée est à la fois celle qui aide les hommes, mais aussi l'ennemie jurée de l'humanité, celle qui vit selon des lois autres et incompréhensibles : elle est une des formes de l'inhumain, ou du surhumain, symbole d'une nature qui peut être à la fois généreuse ou terrible et impitoyable. Seuls des pactes transitoires peuvent être faits avec ces créatures d'apparence humaine, mais nullement bienveillantes à l'égard des humains...

Il ne faut pas oublier que la fée est liée à l'élément aquatique dans le légendaire occitan. A Mazamet, à Lastours, Saurimonde vit selon la légende dans des antres proche du cours des rivières. Or l'eau est l'élément de la dualité par excellence : source de vie indispensable, elle est aussi l'élément le plus dévastateur, avec le feu...

Et puis il n'y a pas que des fées femmes, il y a aussi les hommes sauvages ou les enfants de fées qui ont un rôle parfois similaire, d'intermédiaires entre l'homme et la nature.

Bref...

Donner de la fée une version simplement positive, cela me semble un peu réducteur.

Et vous ? que pensez-vous de ces représentations de la Saurimonde ? Je n'ai pas plus de renseignements sur l'identité des auteurs de ces tableaux, alors, s'ils viennent à passer par là, ils sont libres de s'exprimer !

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9 novembre 2008 7 09 /11 /novembre /2008 08:11


Suite des avatars de la fée Saurimonde, personnage des contes de la Montagne noire... Cette tradition orale, est rapporté par A. de Chesnel (Alfred de Nore) dans ses Usages, coutumes et superstitions des habitants de la Montagne noire (1839).

Gageons qu'elle risque de décevoir un peu les inconditionnels de la fée, car elle en révèle un visage certainement plus sombre...

"La Saurimonde est au contraire le modèle de la perfidie la plus atroce. Qu'on se présente un bel enfant, aux cheveux blonds et bouclés, aux yeux bleus et à la bouche rosée, abandonné au bord d'une fontaine, ou dans le carrefour d'un bois, et appelant de sa douce voix et de ses sanglots une âme charitable qui veuille l'adopter. [...]

Tantôt c'est un brave garçon qui emporte l'enfant sous sa cape, et qui va le déposer sur les genoux de sa vieille mère, en la priant d'élever la jeune orpheline ; d'autres fois, c'est une bonne jeune fille qui jure, sur la petite croix qui pend à son cour, qu'elle ne se séparera jamais du gentil frère que la Providence lui a donné. De part et d'autre, religieuse observation de la promesse.

L'enfant grandit. Alors, presque toujours, il devient la femme di berger, qui se trouve avoir contracté mariage avec le diable; ou il endoctrine si bien la vierge qui l'a adopté, qu'il l'oblige à vouer son avenir à l'enfer."  

Sources. 

A. de Chesnel (Alfred de Nore)  Usages, coutumes et superstitions des habitants de la Montagne noire (1839).

Biographie de Chesnel.

Mes autres articles sur la Saurimonde.
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8 novembre 2008 6 08 /11 /novembre /2008 10:11

 

(Conte traditionnel de la Montagne noire, littérarisé et arrangé par Henri Tournier vers 1899-1900. Ce texte n'est donc pas de moi, mais de Tournier ! ) 

Comme une petite sœur des Pyrénées dont elle est l’avant-courrière, la Montagne-Noire déroule les riants vallons et les sommets dénudés de sa chaîne, entre les vignobles ensoleillés de l’Aude et les coteaux de la vallée du Tarn.

 

La cité la plus importante de cette région, célèbre par les luttes de la Croisade albigeoise, était au Moyen-âge, le fort inaccessible d’Hautpoul, dont les sept consuls s’intitulaient avec orgueil les Rois de la Montagne-Noire, et qui portait dans ses armes les six coqs de sable crêtés et barbés de gueules, emblèmes de se fierté et de sa bravoure. Hautpoul est placé sur un contrefort rocheux de la chaîne, au pied rongé par le torrent impétueux de l’Arnette qui gronde à une centaine de toises au-dessous de ses remparts. Du sommet de son donjon le guetteur aperçoit, au loin, par-dessus le pittoresque promontoire de St-Sauveur couronné de son église fortifiée, la belle vallée du Thoré aux verdoyantes prairies, plus loin encore le plateau du Causse dont un pli de terrain cache l’antique abbaye d’Ardorel, et, dans le fond, les hauteurs boisées du Sidobre. L’horizon est vaste et le contraste violent entre le premier plan et les paysages qui lui font suite.

 

Parmi les notables bourgeois de la ville, vaniteux de sa grosse fortune qu’il cherche à augmenter sans cesse, le chef des archers, Rivière, jouit d’une considération qu’il doit autant à son adresse à l’arbalète qu’à la situation élevée de sa famille. Son plaisir favori est la chasse et nul dans l’Hautpoulois ne peut se vanter d’atteindre le nombre de sanglier ou de loups, de lièvres ou de chevreuils que son arme a abattus.

 

Seul et harassé de fatigue, messire Rivière rentrait, par un beau soir d’été, de courir la plaine et il suivait pour regagner Hautpoul le lit sauvage et encaissé de l’Arnette, lorsqu’un frais éclat de rire, perçant au milieu du tumulte des eaux, l’arrêta net, pris soudain d’une vague inquiétude. Aux derniers rayons du soleil disparaissant derrière les hautes cimes, une scène adorable s’offrait à ses yeux. Là, à quelques pas de lui, une jeune femme d’une beauté merveilleuse, les épaules couvertes d’une magnifique chevelure dorée, joue dans un remous du courant avec une ravissante fillette. L’enfant et la belle inconnue, sa mère (on n’en peut pas douter, tant est grande l’analogie de leurs traits) se disputent, avec des rires et des exclamations joyeuses, un peigne d’or étoilé de diamants, véritable merveille, telle que nul être humain ne pourrait en refaire de semblable.

 

A ce spectacle, pourtant charmant, Rivière pâlit, car il vient de reconnaître la fée Saurimonde dont si souvent à la veillée s’entretiennent les bonnes gens d’Hautpoul. Bien peu ont pu la contempler, mais tous ceux qui l’ont aperçue se souviennent encore de sa beauté magique, de sa splendide chevelure, de son adorable fillette et aussi du peigne d’or, bijou de reine, œuvre du diable, qui sert à sa toilette. Et le chef des archers repasse dans son esprit les chants des troubadours : ils l’ont tous célébrée, cette Saurimonde, et son nom est connu au loin, de Toulouse, où se tient la cour du comte Raymond, jusqu’à Montpellier, où le roi d’Aragon appelle les poètes ; et avec sa beauté, tous ont chanté son peigne d’or.

 

Cependant, tandis qu’il songe ainsi, Saurimonde, sortant du cristal du torrent, court se reposer sur un rocher de la rive ; la voici bientôt qui attire auprès d’elle son enfant : de sa blanche main, elle prend le peigne fameux et lisse avec tendresse les blondes boucles de la fillette.

 

Mais quoi ! un rien, un mouvement léger, un regard trop aigu de Rivière ! La fée se sent surprise et la vision s’évanouit : Saurimonde entraînant son enfant a regagné la grotte enguirlandée de chèvrefeuille qui lui sert de palais.

 

La nuit est descendue sur Hautpoul, lorsque le chasseur attardé franchit la porte de son château. Le souvenir du spectacle entrevu assiège son esprit et par-dessus tout, par-dessus la beauté de la fée, par-dessus la grâce de l’enfant, c’est le désir, la soif de posséder le peigne d’or qui hante son imagination.

 

Désormais, il n’a plus de repos, plus de sommeil : l’orgueilleux Rivière fuit ses amis, repousse ses flatteurs. La chasse n’a plus d’attraits pour lui ; seule, la vision troublante du royal joyau le poursuit et le possède. Le changement est tel que tous en parlent ans Hautpoul ; mais lui, muet, n’a confié à personne son secret.

 

Un soir, sombre, anxieux, il prend son arbalète depuis longtemps oubliée. Où va-t-il ainsi ? Comme un insensé il dégringole en courant les pentes abruptes que dominent les noirs remparts de la cité. Il se glisse au milieu des rochers et des buissons qui bordent le torrent écumeux. C’est là que la vision lui apparut !

 

Par la croix de Saint-Brès ! Elle y est encore ce soir. C’en est fait ! L’arbalète à l’épaule, il presse la détente… et le chef des archers, le tireur qui jamais n’a manqué son coup, le chasseur adroit qui ne revient jamais les mains vides, voit avec stupeur le carreau de son arbalète tomber à quelques pas de lui, tandis que la fée Saurimonde, plus belle et plus rieuse que jamais, le montre du doigt à son enfant en raillant sa maladresse.

 

Maintes fois, par la suite, Rivière, de la plus en plus torturé du désir de posséder le peigne d’or, renouvelle son odieuse tentative ; elle tourne toujours à sa confusion et son dépit augmente en même temps que son envie.

 

C’est après une nouvelle déconvenue que notre homme gravit le chemin escarpé, pavé de larges dalles, qui mène à l’église de St-Sauveur : -« Mon cousin l’abbé, s’est-il dit, saura mon secret ; je suis certain que lui du moins le gardera : peut-être même, en qualité de clerc, pourra-t-il me donner la recette qui fera passer dans mes mains le peigne d’or de Saurimonde. »

 

-« Oui, c’est pour sûr une fille du diable, lui répond le prêtre ; et tu as pour réussir un moyen infaillible : aie soin de fixer sur le projectile qui doit te servir une monnaie de notre seigneur le Comte, dont la croix de Toulouse orne le centre ; tu atteindras sûrement ton but ; la bonne arbalète portera avec sa précision habituelle et Saurimonde frappé à mort t’abandonnera son bijou ».

 

A ces mots, Rivière sent son espoir renaître et le lendemain même le soleil couchant le voit à son poste, dans les lieux témoins de ses ridicules déconvenues…

 

Voici enfin l’heure où la fée aux cheveux d’or apparaît. Saurimonde se montre, plus belle que jamais ; un voile léger couvre à peine son corps adorable ; sa chevelure dénouée flotte sur ses épaules et ses yeux profonds et clairs semblent sourire, en cherchant du regard son maladroit ennemi. Toute heureuse, elle s’approche de l’eau limpide du torrent et sa ravissante fillette, vraie miniature de sa beauté, court la rejoindre.

 

Maintenant, il fait presque nuit ; le froid descend ; Saurimonde, le peigne d’or à la main, appelle son enfant qui joue encore et lui échappe sans cesse.

 

-« Par Dieu, rivière, c’est le moment ‘agir, le joyau est à toi ! »

 

Une lueur féroce dans son œil avide, il ajuste, sûr cette fois de son coup ; il presse la détente…

 

Ciel ! Un cri terrible a retenti ; c’est l’enfant qui est atteinte et la mère éperdue, jetant dans le torrent furieux le peigne d’or désormais inutile, emporte dans ses bras sa mignonne fillette dont une plaie sanglante rougit la peau nacrée.

 

Mais la fée qui ne connaît que les jeux et les rires, s’arrête au seuil de la demeure qu’elle ne franchira plus jamais ? Au milieu des sanglots dont elle couvre le cadavre chéri, elle lance au misérable orgueilleux l’imprécation de son désespoir.

 

-« Malheur à toi ! Assassin de mon enfant, de grande Rivière que tu étais, tu deviendras petit ruisseau ! »

 

Puis elle disparut et nul ne l’a revue depuis.

 

Le vainqueur de Saurimonde cherche vainement dans le torrent le peigne d’or, cause de son forfait ; il ne put jamais le retrouver. Mais la prédiction de la fée se réalisa et la descendance de Rivière, tombant de chute en chute dans l’obscurité et dans la misère, a aujourd’hui complètement disparue dans l’Hautpoulois.

 

Il ne reste de cette légende que la grotte de Saurimonde qui porte encore le nom du Peigne d’or. Mais le palais de la fée a été presque complètement éventré pour laisser passage dans ces dernières années, à la route si pittoresque qui suit le fond du ravin de l’Arnette en amont de Mazamet.

 

Henri TOURNIER (château d’Aiguefonde, par Mazamet-1899).

 

 

NOTE.

Ce conte est donné tel qu’il est paru dans la Revue du Tarn (vol XVII, année 1900).  Il est bien sûr très littérarisé, dans un style désuet et très XIXe siècle qui lui donne un charme suranné. Toutefois, la Saurimonde est un personnage légendaire de premier plan dans la Montagne noire, d’où l’importance de ce témoignage, à l’époque où les traditions orales étaient encore vivaces…

 

Lien. 
Autres articles sur la Saurimonde.  

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6 novembre 2008 4 06 /11 /novembre /2008 15:38

 

En-dessous d’un des 4 châteaux de Lastours, Quertinheux, existe une grotte méconnue, appelée « Trou de la Sorcière ». La légende rapporte que vivait en ces lieux une fée, du nom de Salimonde. Plusieurs articles de la Revue Folklore Aude nous rapportent des légendes au sujet de ce personnage mystérieux.

 

Cette grotte existe vraiment. Je l’ai visitée et vous en rapporte quelques photos qui illustrent cet article, ainsi que d’autres images du cours du Grésilhou tout proche.

 

Première version de la légende.

 

Les premières légendes furent recueillies à Lastours par René Cousinié et publiées en 1943 dans Folklore. Selon ces notes, la Saurimonde vivait dans le trou de la sorcière. C’était une femme à corps de chèvre.  Elle sortait de son antre pour la Chandeleur.

 

« S’il faisait beau pour la Chandeleur, la sorcière se lamentait, parce que l’hiver, disait-elle, durerait 40 jours de plus ; s’il faisait mauvais, elle chantait, parce que l’Hiver allait finir ».

 

Deuxième version de la légende.

 

Quelques années plus tard, dans l’après-guerre, paraît dans la revue Folklore un autre article dont j’ai hélas perdu la référence. Il est néanmoins intéressant de voir qu’il rapporte une toute autre version de la légende.

 

« Sous le château de Quertinheux existe au nord-ouest du Grésilhou, et donnant sur le ruisseau, une grotte, pou plutôt une sorte de maison aménagée dans le roc, connue dans le Pays sous le nom de Trou de la sorcière. L’ouverture principale en est presque au ras de l’eau. Cette entrée donne accès à un rez-de-chaussée formée par le bas de la grotte. Au fond de celle-ci, un grossier escalier de pierres conduit au premier étage, dans la paroi nord duquel s’ouvre une grande baie naturelle à demi fermée par le lierre. »

 

Cette description est à peu près exacte. La grotte de la Salimonde existe vraiment et est composée d’un boyau qui part du niveau de la rivière, fait un coude et remonte vers un ouverture à quelques mètres du sol.

 

« C’est là que, selon la tradition, vivait la Salimonde, être mythique ou sorcière. Elle avait de longs cheveux qui lui descendaient jusqu’aux pieds et elle était vêtue de peaux de mouton.

 

Quand venait la Chandeleur, si elle se lamentait et allait pleurer vers le Grésilhou, l’hiver accroissait sa rigueur et les autres saisons étaient mauve aises. Si, au contraire, elle soufflait avec joie dans sa flaüta (flute) en oc, cela signifiait que l’hiver était fini et que les saisons suivantes seraient belles et ensoleillées ».

 

Une personne aurait alors ajouté que, pour se concilier les grâces de la sorcière et obtenir d’elle le beau temps, on lui offrait deux ou trois moutons.

 

Deux versions ?

 

On peut penser  que la légende s’est dégradée au cours du XXe siècle. La femme-chèvre est devenue une femme vêtue de peau de moutons, comme si on avait essayé de rationaliser la légende.

 

De plus, la seconde version ne reprend pas un élément qui est central dans la première : l’opposition entre l’attitude de la Salimonde et le temps qu’il fait (elle est triste si l’hiver s’achève, heureuse si l’hiver finit). Or, cette donné du personnage semblait ancestrale, dans la mesure où elle l’apparentait aux anciennes sirènes.

 En effet, dans le bestiaire de Philippe de Thaon, la sirène chante pendant la tempête et pleure lors du beau temps.

 

 

Bref…

 

Femme-chèvre apparentée aux femmes-sirènes, la Salimonde est un être qui touche au féminin et au sacré, ou plutôt au féminin diabolique.

Comme la sirène, la Salimonde est un personnage féminin lié à l’eau.

On l’appelle sorcière, comme si elle a un lien avec les puissances diaboliques (ou naturelles ?).

Physiquement, elle a des traits monstrueux ou animaux (un corps de chèvre).

Elle semble avoir une prescience étrange du temps à venir. 

 

Etrange personnage et protéiforme…

 

Post scriptum.

La Salimonde et les légendes de la Montagne noire.

 

La Salimonde de Lastours se rapproche d’une autre être légendaire du Cabardès : la Josiva ou Juive de Caudebronde, qui sortait avec son fagot au milieu de l’hiver pour annoncer que le mauvais temps allait perdurer.

 

La fée Salimonde est connue ailleurs dans la Montagne noire, sous le nom de Saurimonde. En 1720, les consuls de Mazamet citèrent, pour l’élaboration du dictionnaire universel de la France, la légende suivante. Saurimunda habitait une grotte du Minouvre, elle laissa tomber son peigne d’or dans l’Arnette et prédit que les eaux de ce torrents rouleraient continuellement de l’or. Ceci rapproche la Saurimonde de la légende des fées, gardiennes de trésors et d’objets en or, en particulier des peignes.

 

Liens.

Lastours et ses 4 châteaux.

Qu’est-ce que la Montagne noire ?

Mon premier article sur la Salimonde ou Saurimonde.

Article sur Caudebronde et la légende de la Juive.

 

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18 avril 2008 5 18 /04 /avril /2008 09:19

 

  On est parfois tenté de faire l’analogie entre le Pays cathare et les pays celtiques. Mais si celui-là a ses chevaliers dignes de la table ronde, les fameux faidits (bannis), a-t-il également dans son légendaire une figure féminine aussi ambiguë que la fée Morgane, à la fois séductrice, fatale et bénéfique ?

 

Ce personnage existe bien, c’est la Saurimonde. Un personnage troublant, à la fois fée, femme sauvage et démone. Nous allons suivre les itinérances de cet étrange personnage dans la Montagne noire tarnaise et audoise, du nord au sud, d’Hautpoul à Cuxac-Cabardès en passant par Lastours.


 


La fée d’Hautpoul
.

 

Le premier visage sous lequel apparaît la Saurimonde est celui d'une fée, dans une légende attachée au village d’Hautpoul, nid d’aigle médiéval perché au-dessus de Mazamet. C’est la légende du Peigne d’Or, recueillie au début du XXe siècle.

 

Un habitant d’Haupoul, Rivière, ventripotent, riche et prétentieux, passait son temps à la chasse. Un jour, au détour d’un chemin, au bord de l’Arnette, il aperçoit une fée avec sa fille. La mère, c’est la Saurimonde, lisse les longs cheveux blonds de son enfant avec un peigne d’or massif. Le cupide et brutal Rivière décide alors de s'emparer du précieux objet par la force, et décoche sur la fée plusieurs carreaux d’arbalète. Mais les traits, comme écartés par une force magique, manquent leur but. Rivière, déconfit, est contraint de rentrer bredouille sous les moqueries de Saurimonde et de sa fille.

 

Il raconte l'aventure à son curé qui lui précise que, la Saurimonde étant une créature démoniaque, elle ne peut être atteinte que par des flèches bénites. Muni du nécessaire, Rivière se poste à nouveau face à la grotte de la Saurimonde, décoche un carreau d’arbalète béni et… tue l’enfant de la fée. Celle-ci le maudit alors en ces termes :

 

« De grande rivière que tu étais, tu seras petit ruisseau ».

 

Et inexplicablement, la fortune de Rivière se transforme du jour au lendemain en misère ; il perd sa bedaine et devient un mendiant famélique condamné à courir les chemins.

Quand au peigne d’or, la fée, dans un mouvement de colère, le laissa tomber dans l’Arnette où il se trouve encore aujourd’hui. Certains disent que c’est ce talisman magique qui procura la fortune industrielle de Mazamet au XIXe siècle.  

 

 


La femme sauvage à Lastours.

 

Mais d’Hautpoul, et de ses sombres forêts, rendons-nous sur le versant sud de la Montagne noire aux paysages méditerranéens. Là se trouve une montagne couronnée de quatre châteaux médiévaux, les châteaux de Lastours, les « 4 fils de Carcassonne ». Ils furent un haut lieu de la résistance occitane et cathare lors de l’invasion de la région par les troupes de Simon de Montfort.

 

Sous les quatre châteaux, on trouve le cours d’une rivière asséchée. Près de cette rivière s’ouvre une petite grotte, connue dans le pays sous le nom de « maison de la sorcière ». C’est là qu’habiterait la Salimonde, créature étrange à moitié femme et à moitié animale, au corps couvert de fourrure. Le 2 février, jour de la chandeleur, elle sort de son antre. Si elle est joyeuse et chante, c’est que l’hiver va reprendre de sa rigueur. Si elle pleure, c’est que les beaux jours sont proches.

Ce qui est intéressant à noter, c’est l’opposition entre l’attitude de la « sorcière » et le temps qu’il va faire : les pleurs annoncent le beau temps, les chants le mauvais. Une telle capacité à prévoir le temps est attribuée aux sirènes dans les bestiaires médiévaux.

 

La démone.

 

Mais la Saurimonde apparaît aussi sous des traits plus nettement démoniaques, dans deux histoires.

 

L’une d’entre elles a été recueillie par A. de Chesnel au début du XIXe siècle, à un endroit non précisé de la Montagne noire. La Salimonde est un être démoniaque qui prend la forme d’un enfant abandonné au bord d’une fontaine. Lorsqu’un garçon du même âge la voit, il la prend sous sa protection et elle grandit dans sa famille. A l’âge adulte, il l’épouse, et alors la Salimonde entraîne sa victime au mal et au vice, en lui faisant commettre d’horribles forfaits : épouser la Salimonde revient en effet à épouser le diable.

 

Une autre légende met en scène une Saurimonde diabolique, sous le nom de Farimonde. Elle a été recueillie à la Cuxac par M. Courrière. Un habitant de Cuxac rentrait de chez lui la nuit, lorsqu’il entendit une voix infernale, celle du diable en personne, qui criait :

-Farimonda, ont es ? (Farimonde, où est-tu)

Une autre voie féminine répondit alors :

-Son aici (Je suis ici).

A ce moment, le diable ordonna à la démone :

-Brûle tout ! détruis tout !

Et c’est alors que se déclencha une tempête effroyable, avec coups de tonnerre tonitruants et vent « à décorner les cocus » !

 

Cette légende représente bien Saurimonde sous les traits traditionnels des démons, auxquels la tradition ecclésiastique et populaire reconnaît la capacité à déclencher des tempêtes. Dans les Pyrénées, d’ailleurs, encore au XXe siècle, des prêtres prononçaient des exorcismes contre les nuages d’orages, censés abriter des démons ; on brûlait des rameaux bénits ou des chandelles de deuil pour repousser ces mêmes nuées.

 

La Saurimonde pouvait donc être aussi un être démoniaque dont il fallait se prémunir. Et la tradition orale occitane nous a conservé une énigmatique formule de protection que les anciens disaient contre les êtres de l’ombre :

 

Saurimonde, Saurimonde,

Porte la hache et la conque,

Ici il y a quelque chose à deux têtes.

 

 



Conclusion.

 

La Saurimonde est donc à la fois démone, fée, femme sauvage. On peut la comparer à une figure du folklore basque, la Basa Andere, qui comme elle garde des trésors, lisse ses longs cheveux d’un peigne d’or et est aux confins de l’humanité et de l’animalité, du fait de son corps couvert de poils. Il est aussi caractéristique que la demeure de la Saurimonde, dans les légendes, soit toujours située près des cours d’eau. Tout ceci rapproche la Saurimonde de la figure légendaire des fées dans le légendaire occitan, êtres aquatiques qui tantôt aident l’humanité, et tantôt lui nuisent, mais qui exercent toujours un certain contrôle sur le destin des individus (fée vient du latin fatum, destin). Et l’attribut du peigne d’or évoque les travaux de tissage des Parques, dans la mythologie classique, autre métaphore du destin.

 

Saurimonde, d’après Anne Brenon (Dictionnaire des prénoms féminins de l’époque cathare) est un prénom médiéval d’origine germanique, qui connote la blondeur. Quel nom irait mieux à cette fille du rêve !

 

Sources.

 

Courrière, Contes et légendes de la Montagne noire.

Cousinié (revue Folklore Aude, 1943).

Marliave, Panthéon pyrénéen.

Le peigne d’or, légende de l’Hautpoulois, revue du Tarn, 1903.

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21 février 2008 4 21 /02 /février /2008 06:49
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Au-dessus de Lourdes se trouve le petit village de Ségus. A l’angle d’un des murs de l’église, une pierre sculptée en bas-relief sur deux de ses faces. Sur une face, une sirène accompagné d’un étrange monstre, sur l’autre, un crucifix fruste mais très expressif et un serpent. Cette pierre a un style indéfinissable : de quelle époque peut-elle bien dater ? Difficile à dire. Toujours est-il que son symbolisme est  explicable à l’aide des bestiaires anciens. Elle nous apparaîtra ainsi comme une figuration des différentes puissances du mal à l’œuvre dans le monde.
 
La sirène.

C’est elle qui frappe la première le regard. Son corps est représenté de manière extrêmement stylisée et géométrique. Néanmoins, il semble suggérer une féminité agressive et une séduction irrésistible. Elle porte de longs cheveux dénoués, ce qui équivaut, dans les mentalités ancienne, à une provocation sexuelle délibérée.
 
Le geste. 

Ses seins sont simplement suggérés par deux petit ronds, et d’un geste semblable à celui d’une dame de la Renaissance sur un tableau bien connu, elle touche son propre sein de l’index la main droite, geste que l’artiste anonyme a représenté avec beaucoup de détail. Quel peut être le sens de ce geste ? S’adresse-t-il au spectateur, ou au serpent qui se trouve à côté de la sirène et semble fixer sa poitrine ? On sait en effet que de nombreuses œuvres d’art, notamment à l’époque romane, montrent des femmes qui allaitent des serpents ou des crapauds, et la tradition populaire a toujours suggéré, dans le sud de la France, que le serpent était friand de lait, au point de venir le boire dans les étables. Retenons néanmoins la portée provoquante du geste, et l’association de la séduction au mal (le serpent).
 
Le regard et la fascination.
 
Mais le plus fascinant dans la sirène est son regard. L’artiste a utilisé une économie de moyen maximale : les yeux de la sirène sont formés de deux cercles concentriques. Mais ce regard, adressé directement au spectateur, semble chargé d’une facination magique. Il est porteur à la fois de séduction et de mort. Comment ne pas penser au croyances anciennes qui attribuent au regard des prostituées, ou des femmes menstruées, des effets nocifs (par exemple, ternir les miroirs). Ou à une autre croyance selon laquelle le maléfice, le mauvais œil, passe par le regard. Celui-ci est donc laissé à son ambiguïté de séduction et de mort. C’est une image de la femme fatale que nous avons donc ici, dont le pouvoir de séduction s’exerce avant tout par le regard.
 
La sirène au miroir.
 
D’ailleurs, autre élément symbolique lié à la vision, la sirène porte un disque que l’on peut associer au miroir, symbole de la coquetterie, du narcissisme coupable. La tradition ne dit-elle pas que le diable apparaît lorsqu’une femme se regarde nue dans un miroir ? Le regard porté vers le regard nu et séduisant, que ce soit le coup d’œil concupiscent du spectateur, comme la contemplation narcissique de la belle elle-même, est l’objet de la même réprobation dans la mentalité ancienne.
 
La présence de l’oiseau suggère peut-être aussi une autre fascination : celle du chant, que suggèrerait ainsi le langage muet de la sculpture. En effet, les sirènes sont réputées depuis toujours pour leur chant qui égare les marins. Et le geste de la sirène ne mobiliserait-il pas un autre sens, le toucher ? C’est donc une image d’une sensualité extrême et provocante que cette figuration du péché.
 
Le basilic.
 
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Un autre élément de la pierre semble confirmer l’interprétation liée à la fascination du regard. Sous la sirène, on remarque un étrange animal. Il ressemble à un coq, sauf que son corps se termine par une queue de serpent. Sa tête est ornée d’une crête de gallinacé, mais il ne semble pas avoir de bec mais une simple tête se serpent. Quel peut être le sens de ce mélange étrange d’oiseau et de serpent, ce quetzalcoalt en quelque sorte ?
 
La réponse est dans les bestiaires médiévaux. Ceux-ci nous décrivent ainsi le basilic :
 
« Sa taille est celle d’un demi-pied, et son corps porte des taches blanches, et il a une crête semblable à celle d’un coq. Lorsqu’il avance, la moitié antérieure de son corps est dressée tout droit, et l’autre moitié est disposée comme chez les autres serpents. » (Brunetto Latini, le Livre du Trésor, vers 1260).
 
La description semble donc correpondre à l’animal de Ségus : crête de coq, cntraste entre une partie antérieure droite et une partie postérieure serpentine. Or, le basilic était réputé pour avoir un regard mortel, Latini précise :
 
« même sa vue et l’odeur qu’il exhale so chargés de venin qui se répand aussi bien de loin que de près […] ; de sa vue il tue les hommes quand il les regarde, cepenant il ne fait aucun mal à celui qui voit le basilic avant que celui-ci ne l’ait vu ».
 
Donc, le basilic comme la sirène représentent les pièges du regard.
Le danger du regard séducteur de la femme fatale est suggéré par le regard mortel du monstre. C’ets donc un avertissement que l’artiste anonyme a voulu lancer aux paroissiens de Ségus… Méfiez-vous du regard enjôleur de la femme…
 
Le crucifix. 

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Il est également très beau dans sa naïveté. Ce qui peut pencher en faveur de la grande ancienneté de la pierre de Ségus, c’est que le Christ y est totalement imberbe, comme par exemple le christ roman de saint-sernin à Toulouse, et contrairement aux Christ gothiques qui sont immanquablement barbus. Néanmoins, dans l’inclinaison du cou, signe d’une grande souffrance, on est plus proche des crucifix gothiques, insistant sur la souffrance de Jésus, que des Christs romans beaucoup plus sereins.
 
Le crucifix surmonte un serpent : signe bien sûr de la victoire du Christ sur le mal. Ce qui est étonnant, c’est le regard doux que l’artiste a prêté au Christ expirant, en contraste total avec l’agressivité de celui de la sirène.
 
Les pièges du regard.
 
Donc, cette pierre mystérieuse est porteuse d’une symbolique et d’une culture plus approfondies que ce qu’il paraît au premier regard. Il s’agit de symboliser la séduction du mal et du péché, tout autant que la valeur rédemptrice de la mort du Messie. Voilà un langage silencieux simple et d’une grande efficacité. L’artiste nous replonge dans l’évocation des croyances anciennes relatives au regard et au mauvais œil, si présentes jusqu’à une date récente dans les campagnes, comme dans la culture savante de la Renaissance.
 
Les dames des eaux et leur mystère.
Il faut également évoquer les légendes locales des daunas d’aygo (dames des eaux), sorte de fées associées aux fontaines, et qui séduisaient parfois des mortels. Faut-il les reconnaître dans la sirène de l’église de Ségus ? 

L' étrange pierre d'Oô, conservée aux musée des Augustins de Toulouse, représente une femme allaitant un serpent qui sort de son sexe. Les spécialistes sont divisées sur l'interprétation de cette scupture, qui pourrait dater du moyen-âge et signifier la réprobation de la luxure, ou bien être la représentation d'une divinité féminine païenne ayant pour parèdre un dieu serpent, comme la déesse Mari dans la mythologie basque, ou Pyrène qui, d'après une légende, aurait accouché d'un serpent après le départ d'Hercule. 

La sirène de Ségus serait-elle ainsi une ancienne déesse déchue au rang de symbole de l'impureté? Hypothèse séduisante, mais qui sait...
 
Bibliographie.

L'inévitable Panthéon pyrénéen.
Charbonneau-Lassay, Le bestaire du Christ. 
Bestiaires du Moyen-âge, anthologie de Gabriel Bianciotto, Stock.
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31 janvier 2008 4 31 /01 /janvier /2008 10:38
Depuis toujours, certains humains prétendent avoir eu des relations amoureuses ou charnelles avec des êtres surnatuels. Si vous cherchez un peu dans votre mémoire, vous en trouvez facilement dans les légendes, la bd, le cinéma, la littérature : 

-dans la mythologie latine, Rhéa Sylvia s'unit avec le dieu Mars pour donner naissance à Romulus et Rémus, les fondateurs de Rome. 
-Hercule, dans la mythologie grecque, le fils de Zeus. 
- la Vénus d'Ille, de Mérimée (inspiré d'une légende remontant à l'époque romaine)
-le manga Oh My Godess (je me souviens d'un autre manga décrivant les amours d'une jeune fille et d'un dragon...) 
-le film Ghost
-dernièrement, les élucubrations d'un certain Da Vinci Code (qui ne font à mon avis que reprendre le thème éculé des hiérogamies, toujours bien enraciné dans l'inconscient collectif, en lui donnant une couleur scandaleuse). 

Ceci suffit à montrer que le thème hiérogamique et ses implications sont toujours autant d'actualité, même si ses formes modernes sont nettement moins nobles ou poétiques que ses formes anciennes (on restera courtois). Les grands thèmes de l'imaginaire humain ne disparaissent pas, ils ne font que se transformer. 

Les enjeux du mythe. 

-politique

Souvent, ces hiérogamies sont une explication mythique de la suprématie politique de telle ou telle lignée. Ainsi, le pharaon égyptien ou l'empereur japonais, descendants du soleil; plus proche de nous, les Lusignan, ancienne famille française, dont une légende prétendait qu'ils decendaient de Mélusine. Ou les souverains germaniques, qui prétendaient être nés de l'union d'une femme avec un ours (animal sacré chez ces peuples).
 
-rituel (religieux).
La pratique des hiérogamies a notamment un aspect rituel dans certaines civilisations. Ainsi, dans la civilisation grecque ou le Moyen-Orient, il était possible de s'unir à des prétresses (parfois appellées "prostituées sacrées") qui étaient l'incarnation vivante d'une déesse. Certains chamanes tibétains prétendent, lors de leurs transes, épouser des divinités.
 
-fantasmatique: 
Quoi de plus rassurant que de se prêter des succès divins? (En particulier lorsqu'on manque de succès humains...) Quoi de plus rassurant que de se prêter des origines divines? (en particulier lorsque les origines humaines sont peu reluisantes)

Les hiérogamies au pays cathare. 
Bien sûr, direz-vous, ces légendes sont d'un autre temps, ou relèvent de la pure psychiatrie. Peu importe: elles sont révélatrices de l'imaginaire humain, et donc intéressantes pour cela même. Plusieurs légendes en rapport avec pays cathare font référence à des thèmes hiérogamiques. J'en évoquerai trois : Jean de L'ours, les sylves de l'abbé Montfaucon de Villars, l'histoire de Bernadotte, maréchal de Napoléon.  

-Mon père l'ours: Jean de l'Ours.
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(dessin de Pertuzé- sur http://www.balades-pyrenees.com/le_forgeron.htm)

Jean de l'Ours, c'est l'histoire d'un garçon né de l'union d'une femme et d'un ours. 

En effet,  l'ours, ce n'a pas toujours été le pauvre animal se battant désespérément pour sa survie que l'on connaît aujourd'hui. C'était jadis un animal totémique, semi-divin, notamment chez les peuples germaniques. Jean de l'Ours serait donc le fils d'un Dieu, ou d'un être semi-divin. L'ours a en effet lontemps été le roi des animaux, comme l'a montré Michel Pastoureau, avant que l'Eglise, inquiète des pratiques superstitieuses entourant cet animal, ne lui substitue le lion. 

Notre légende de Jean de L'Ours serait-elle une survivance de cette attitude de respect sacré des anciens peuples pyrénéens à l'égard de l'ours? (Les temps ont bien changé) Et la naissance du héros le produit d'une authentique hiérogamie? On ne le saura sans doute jamais.

Une autre légende pyrénéene racontée par Marliave confirme le lien entre l'ours et la fécondité dans l'esprit des anciens pyrénéens. Une femme de la vallée de Barèges, en mal d'enfant, alla voir un grand ours qui vivait dans la montagne. Celui-ci lui dit de se plonger 7 fois dans l'eau. Ce qu'elle fit, en se sentant de plus en plus lourde tandis qu'elle accomplissait le rituel. Neuf mois après, elle mit au monde un garçon. 

-Epouser une sylve:  de Montfaucon de Villars. 

Comment contracter une hiérogamie? La recette, vous pouvez la trouver dans l'ouvrage de l'abbé Montfaucon de Villars. Son auteur, personnage remuant et ambitieux, qui jouait volontiers du pistolet et n'avait d'abbé que le nom, était originaire du pays Cathare, puisqu'il est né dans la commune de Bouriège, dans l'Aude, vers 1635. Monté à Paris pour faire carrière dans les lettres, il fit imprimer le Comte de Gabalis qui nous intéresse ici en 1670. 

Dans cet ouvrage étrange, on nous révèle en effet qu'il existe autour de nous quatre classes d'esprits élémentaires invisibles: les sylves, associés à l'air, les gnomes, à la terre, les salamandes, au feu, et les ondins, à l'eau. Il en existe des deux sexes, et ils dont dotés d'un corps plus subtil que le nôtre, ce qui explique leur invisibilité. Ces créatures, à la différence de l'homme, sont dépourvues d'âme immortelle; pour en acquérir une, ils doivent s'unir par le mariage avec un humain. De son côté, par l'alchimie, ce dernier peut purifier son corps, de manière à connaître -au sens biblique- une de ces créatures. 

Dans cet amas de contes invraisemblables, il est bien sûr possible de voir un sens caché. Entre autres, on a pu montrer que Montfaucon de Villars voulait ridiculiser les Pères de l'Eglise ou les inquisiteurs, qui supposaient que des femmes pouvaient voir des accointances charnelles avec les démons. 
Mais quel que soit le sens de l'ouvrage, le thème lancé par Montfaucon de Villars fera florès en littérature tout au long du XVIIIe siècle. On ne compte plus les pièces de théâtre ou les opéras sur le thème d'une sylphide amoureuse d'une beau cavalier. Et Le Diable amoureux, de Jacques Cazotte, ouvrage précurseur de la littérature fantastique, s'inspire directement de l'ouvrage de Monfaucon de Villars. 

-La légende de Bernadotte.

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(La Dame des eaux de Ségus-65).

Voici la dernière hiérogamie, où la petite légende croise la grande histoire. On connaît bien l'histoire, réelle cette fois-ci, de Bernadotte, né dans les Pyrénées, à l'origine clerc de notaire devenu du jour au lendemain maréchal de Napoléon I, puis roi de Suède. Un musée intéressant à Pau a conservé des témoignages de sa destinée extraordinaire. Ce que l'on sait moins, c'est qu'une légende prétend qu'il descend d'un hadach (un enfant des fées). Un de des ancêtres de Bernadotte, berger à Sireix, aurait en effet flirté avec une fée ou sirène du lac d'Estaing. La famille régnante de Suède descendrait donc de la progéniture d'une fée pyrénéenne. Voilà un scoop qui devrait intéresser les tabloïds. 


Bibliographie. 
Monfaucon de Villars, le Comte de Gabalis (sur Gallica, site de la BnF: http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k81817s). 
Jacques Cazotte, Le diable amoureux.
René Nelli, Histoire secrète du Languedoc, Albin Michel. 
Olivier de Marliave, Panthéon Pyrénéen, Loubatières.
Michel Pastoureau, L'ours, histoire d'un roi déchu, Seuil.

Post-scriptum novembre 2009

Un très vieil article... Le thème me paraît vraiment étrange aujourd'hui, au regard de ce que je fais sur le blog. Mais il fallait bien apprendre à écrire sur ces traditions légendaires, ce qui est tout sauf évident... Je le laisse en comptant sur votre indulgence !
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