
(Temps couvert sur l'Alaric)
Préambule: du bon usage des légendes de trésors
Les légendes de trésor sont d'autant plus fascinantes qu'elles sont improbables. Certes, lorsqu'on les prend aux premier degré, elles peuvent être particulièrement dangereuses. Ainsi
cet ingénieur (méfiez-vous des scientifiques en vacances!) qui manqua faire sauter Montségur à la dynamite pour chercher un prétendu "Trésor des Cathares", alors que ceux-ci s'étaient
toujours vanté de ne rien posséder ! Mais lorsqu'on observe les histoires de trésor avec un scepticisme rêveur, il n'y a rien de plus stimulant pour la perspicacité.
Alors jouons les Arsène Lupins ou les Sherlock Holmes de l'histoire, en nous attaquant à une légende tenace dans l'Aude: le trésor d'Alaric.
Donc, soyez sûrs que nous ne trouverons rien, mais qu'au moins nous passerons un bon moment. Les acharnés de la poële à frire (détecteur de métaux), les maniaques de la pioche et de la
dynamite ne risquent pas de trouver ici de quoi satisfaire leur passion.
Les éléments récurrents de la légende.
Dans une légende qui suppose beaucoup de variantes, on retrouve un certain nombre d'éléments communs. La roi Alaric II aurait été tué lors des guerres contre les Francs, ce qui est historiquement
attesté. Mais ce qui relève de la légende, c'est qu'il aurait été enterré avec ses trésors, quelque part dans l'Aude.
Ces trésors auraient comporté entre autre ceux que son prédécesseur Alaric premier, autre roi des Wisigoths, aurait volés à Rome, c'est-à-dire les trésors que les Romains avaient
aux-mêmes subtilisé aux Hébreux (en 70 de notre ère) lors du sac de Jérusalem: le chandelier à sept branches, immortalisé sur l'Arc de Triomphe de Titus à Rome.
(Ruines de la chapelle St Michel de Nahuze,
sur le Versant sud de la Montagne d'Alaric)
Premières impossibilités (de bon sens).
Il faut déjà faire quelques obervations sans doute, je le crains, bien défavorables à la thèse du trésor.
1. si Alaric I a bien pillé Rome selon les historiens,
aucun texte ne nous dit qu'il y a récupéré le trésor du Temple de Jérusalem ni le chandelier
à 7 branches, ceux-ci ayant pu depuis longtemps avoir été fondus en autre chose, ou dilapidés, ou offerts, etc...
2. On sait qu'Alaric I s'est fait enterrer avec tous ses trésors dans le cours d'une rivière. Or, si Alaric I a bien récupéré le chandelier et les autres trésors su Temple de Jérusalem, il est
probable qu'il a voulu se faire enterrer avec eux. et que donc ils ne sont jamais parvenus à Alaric II !
3. aucun texte semble indiquer qu'Alaric II était en possession des trésors du temple de Jérusalem. or en bonne histoire, sans document, pas de certitude ! Le reste relève de la pure
spéculation.
Deux versions de la légende.
Après avoir vu les invariants de la légende, intéressons-nous maintenant à ses deux version.
La version de la montagne d'Alaric (d'après Gérard Lupin).
On raconte que le roi Alaric II aurait été assailli par les Francs dans le château de Miramont, qui est encore visible. Une fois mort, il aurait été enterré dans la Montagne, avec tous ses trésors.
D'après les traditions locales, ce serait dans une grotte appellée le Trou des Canards (nom singulièrement dénué de noblesse pour une sépulture royale, je vous l'accorde). Selon certains habitants
du pays, les Nazis (Anenherbe) auraient d'ailleurs effectué des recherches à cet endroit, en tentant de pomper l'eau que renfermait la cavité. il auraient pour ce faire réquisitionné "toutes les
pompes à eau du pays" [
sic].
Cette version a ses adeptes, mais elle se heurte à deux grosses objections:
1. le château de Miramont, où Clovis aurait assiégé Alaric selon la légende, remonte seulement au XIe siècle. Soit plusieurs siècles après les Wisigoths ! Certes, on objectera que le château a
été reconstruit et que le bâtiment actuel n'est pas celui d'Alaric. Mais cela fait beaucoup d'hypothèses, non ?
2. Alaric II n'a sans doute pas été enterré sur la Montagne d'Alaric, pas plus qu'il n'est mort dans l'Aude. En effet, l'idée qu'Alaric II est mort dans l'Aude, tué par les Francs, est fondée sur
une mauvaise localisation de la bataille de Vouillé où Clovis a trouvé la mort. Au XIX siècle, certains historiens audois, en se fondant sur la toponymie locale, et, paraît-il, des
découvertes archéologiques, avaient essayé de prouver que la bataille avait eu lieu dans l'Aude. Aujourd'hui, la plupart des historiens d'accordent pour situer cette bataille près
de Poitiers, et aucun du côté de Carcassonne. Dans ce cas, Alaric II et ses trésors ne sauraient être dans l'Aude!
3. Peut-on réquisitionner toutes les pompes à eau d'un pays??? (Sans commentaire).
La version Saissac.
(Le château de Saissac).
Une légende recueillie (et sans doute enjolivée?) par le Jean Lemoine, dans son ouvrage sur le Cabardès, nous raconte que le chandelier à sept branches serait enterré à Saissac, dans l'Aude.
Dans cette Version, Alaric II est bien tué à Vouillé. L'armée wisigothe, poursuivie par les Francs, gagne Toulouse, puis Carcassonne. Une escorte wisigothe, isolée du reste de l'armée, doit se
replier sur Saissac (dans la Montagne Noire) où elle entreprit d'enfouir le Trésor. Théodogothe, l'épouse de feu Alaric II, assiste en personne à l'enfouissement du précieux
butin. Mais elle tombe alors morte, frappée par la malédiction du trésor.
Maurice Magre, grand écrivain, mais pas modèle d'esprit critique par ailleurs, ajoutait foi à cette légende et aurait même conseillé au propriétaire du chateau de mener des fouilles.
Que dire sinon que cette légende est charmante, mais que ce n'est qu'une légende?
Conclusion.
Les légendes sont invraisemblables, mais n'est-ce pas pour cela qu'elles sont belles? En lisant l'histoire de la chute de l'Empire romain, de Gibbon, on peut rencontrer d'autres trésors plus
mystérieux encore, comme le missorium d'Aétius (un plat en or de dimensions colossales). Les trésors, comme dans les légendes de fées, sont la symbole de l'impossible maîtrise du destin, à laquelle
l'homme aspire. N'est-ce pas pour cela que l'on attribue la possession des trésors, et leur perte, aux conquérants et rois du passé, eux qui aspirent à un destin infiniement supérieur à ceux
des autres hommes ? En cela, les légendes de trésor sont vraies !
Postface (octobre 2009)
Un de mes premiers articles. A l'époque, je voulais, tel un preux chevalier, pourfendre toutes les fausses légendes de notre sud... Je le conserve malgré ses imperfections trop évidentes
!