Depuis toujours, certains humains prétendent avoir eu des relations amoureuses ou charnelles avec des êtres surnatuels. Si vous cherchez un peu dans votre mémoire, vous en trouvez facilement dans
les légendes, la bd, le cinéma, la littérature :
-dans la mythologie latine, Rhéa Sylvia s'unit avec le dieu Mars pour donner naissance à Romulus et Rémus, les fondateurs de Rome.
-Hercule, dans la mythologie grecque, le fils de Zeus.
- la
Vénus d'Ille, de Mérimée (inspiré d'une légende remontant à l'époque romaine)
-le manga
Oh My Godess (je me souviens d'un autre manga décrivant les amours d'une jeune fille et d'un dragon...)
-le film
Ghost
-dernièrement, les élucubrations d'un certain
Da Vinci Code (qui ne font à mon avis que reprendre le thème éculé des hiérogamies, toujours bien
enraciné dans l'inconscient collectif, en lui donnant une couleur scandaleuse).
Ceci suffit à montrer que le thème hiérogamique et ses implications sont toujours autant d'actualité, même si ses formes modernes sont nettement moins nobles ou poétiques que ses formes anciennes
(on restera courtois). Les grands thèmes de l'imaginaire humain ne disparaissent pas, ils ne font que se transformer.
Les enjeux du mythe.
-politique
Souvent, ces hiérogamies sont une explication mythique de la suprématie politique de telle ou telle lignée. Ainsi, le pharaon égyptien ou l'empereur japonais, descendants du soleil; plus proche de
nous, les Lusignan, ancienne famille française, dont une légende prétendait qu'ils decendaient de Mélusine. Ou les souverains germaniques, qui prétendaient être nés de l'union d'une femme
avec un ours (animal sacré chez ces peuples).
-rituel (religieux).
La pratique des hiérogamies a notamment un aspect rituel dans certaines civilisations. Ainsi, dans la civilisation grecque ou le Moyen-Orient, il était
possible de s'unir à des prétresses (parfois appellées "prostituées sacrées") qui étaient l'incarnation vivante d'une déesse. Certains chamanes tibétains prétendent, lors de leurs
transes, épouser des divinités.
-fantasmatique:
Quoi de plus rassurant que de se prêter des succès divins? (En particulier lorsqu'on manque de succès humains...) Quoi de plus rassurant que de se prêter
des origines divines? (en particulier lorsque les origines humaines sont peu reluisantes)
Les hiérogamies au pays cathare.
Bien sûr, direz-vous, ces légendes sont d'un autre temps, ou relèvent de la pure psychiatrie. Peu importe: elles sont révélatrices de
l'imaginaire humain, et donc intéressantes pour cela même. Plusieurs légendes en rapport avec pays cathare font référence à des thèmes hiérogamiques. J'en évoquerai trois : Jean de
L'ours, les sylves de l'abbé Montfaucon de Villars, l'histoire de Bernadotte, maréchal de Napoléon.
-Mon père l'ours: Jean de l'Ours.

(
dessin de Pertuzé- sur http://www.balades-pyrenees.com/le_forgeron.htm)
Jean de l'Ours, c'est l'histoire d'un garçon né de l'union d'une femme et d'un ours.
En effet, l'ours, ce n'a pas toujours été le pauvre animal se battant désespérément pour sa survie que l'on connaît aujourd'hui. C'était jadis un animal totémique, semi-divin, notamment chez
les peuples germaniques. Jean de l'Ours serait donc le fils d'un Dieu, ou d'un être semi-divin. L'ours a en effet lontemps été le roi des animaux, comme l'a montré Michel Pastoureau,
avant que l'Eglise, inquiète des pratiques superstitieuses entourant cet animal, ne lui substitue le lion.
Notre légende de Jean de L'Ours serait-elle une survivance de cette attitude de respect sacré des anciens peuples pyrénéens à l'égard de l'ours? (Les temps ont bien changé) Et la
naissance du héros le produit d'une authentique hiérogamie? On ne le saura sans doute jamais.
Une autre légende pyrénéene racontée par Marliave confirme le lien entre l'ours et la fécondité dans l'esprit des anciens pyrénéens. Une femme de la vallée de Barèges, en mal d'enfant, alla voir un
grand ours qui vivait dans la montagne. Celui-ci lui dit de se plonger 7 fois dans l'eau. Ce qu'elle fit, en se sentant de plus en plus lourde tandis qu'elle accomplissait le rituel. Neuf mois
après, elle mit au monde un garçon.
-Epouser une sylve: de Montfaucon de Villars.
Comment contracter une hiérogamie? La recette, vous pouvez la trouver dans l'ouvrage de l'abbé Montfaucon de Villars. Son auteur, personnage remuant et ambitieux, qui jouait volontiers du
pistolet et n'avait d'abbé que le nom, était originaire du pays Cathare, puisqu'il est né dans la commune de Bouriège, dans l'Aude, vers 1635. Monté à Paris pour faire carrière dans les
lettres, il fit imprimer le C
omte de Gabalis qui nous intéresse ici en 1670.
Dans cet ouvrage étrange, on nous révèle en effet qu'il existe autour de nous quatre classes d'esprits élémentaires invisibles: les sylves, associés à l'air, les gnomes, à la terre, les salamandes,
au feu, et les ondins, à l'eau. Il en existe des deux sexes, et ils dont dotés d'un corps plus subtil que le nôtre, ce qui explique leur invisibilité. Ces créatures, à la différence de l'homme,
sont dépourvues d'âme immortelle; pour en acquérir une, ils doivent s'unir par le mariage avec un humain. De son côté, par l'alchimie, ce dernier peut purifier son corps, de manière à
connaître -au sens biblique- une de ces créatures.
Dans cet amas de contes invraisemblables, il est bien sûr possible de voir un sens caché. Entre autres, on a pu montrer que Montfaucon de Villars voulait ridiculiser les Pères de l'Eglise ou les
inquisiteurs, qui supposaient que des femmes pouvaient voir des accointances charnelles avec les démons.
Mais quel que soit le sens de l'ouvrage, le thème lancé par Montfaucon de Villars fera florès en littérature tout au long du XVIIIe siècle. On ne compte plus les pièces de théâtre ou les
opéras sur le thème d'une sylphide amoureuse d'une beau cavalier. Et
Le Diable amoureux, de Jacques Cazotte, ouvrage précurseur de la littérature fantastique, s'inspire directement de
l'ouvrage de Monfaucon de Villars.
-La légende de Bernadotte.
(
La Dame des eaux de Ségus-65).
Voici la dernière hiérogamie, où la petite légende croise la grande histoire. On connaît bien l'histoire, réelle cette fois-ci, de Bernadotte, né dans les Pyrénées, à l'origine clerc de
notaire devenu du jour au lendemain maréchal de Napoléon I, puis roi de Suède. Un musée intéressant à Pau a conservé des témoignages de sa destinée extraordinaire. Ce que l'on sait moins,
c'est qu'une légende prétend qu'il descend d'un
hadach (un enfant des fées). Un de des ancêtres de Bernadotte, berger à Sireix, aurait en effet flirté avec une fée ou sirène du
lac d'Estaing. La famille régnante de Suède descendrait donc de la progéniture d'une fée pyrénéenne. Voilà un scoop qui devrait intéresser les tabloïds.
Bibliographie.
Monfaucon de Villars,
le Comte de Gabalis (sur Gallica, site de la BnF:
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k81817s).
Jacques Cazotte,
Le diable amoureux.
René Nelli,
Histoire secrète du Languedoc, Albin Michel.
Olivier de Marliave,
Panthéon Pyrénéen, Loubatières.
Michel Pastoureau,
L'ours, histoire d'un roi déchu, Seuil.
Post-scriptum novembre 2009
Un très vieil article... Le thème me paraît vraiment étrange aujourd'hui, au regard de ce que je fais sur le blog. Mais il fallait bien apprendre à écrire sur ces traditions légendaires, ce qui est
tout sauf évident... Je le laisse en comptant sur votre indulgence !