Deuxième fable de l'affabulation : les Mérovingiens (Gérard de Sède).
Un trésor est forcément l’émanation d’un ancien roi déchu. Or c’est aux recherches scurpuleuses de Gérard de
Sède, auteur d’un esprit critique et d’une science reconnus parmi les historiens, professeur au collège de France (lire tout ceci comme une parfaite antiphrase), que nous devons cette réponse.
Ce trésor est celui de Dagobert II, roi Mérovingien qui serait mort dans la région de Rennes.
Pour prouver ses dires, Sède donne une preuve massue : deux manuscrits, dont l’un où l’on peut lire la
phrase suivante : « A Dagobert II et à Sion est ce trésor et il est la mort ». Ces manuscrits lui étaient communiqués par de mystérieux personnages, sur lesquels il donne peu de
renseignements.
Troisième étape de l'affabulation.
Sède était déjà enclin à écrire n’importe quoi de vendable, mais il restait néanmoins cartésien dans son délire.
Mais attention, ici nous franchissons la ligne rouge de la chimère et de l’aberration la plus totale, lorsque le Christ lui-même est mêlé à toutes ces histoires.
1981 voit la publication de l’Enigme sacrée, par H. Lincoln, un journaliste de télévision
anglais (toujours un historien professionnel et reconnu). Ils y révèlent que Dagobert II descendait du Christ, et que celui-ci aurait eu des mouflets de Marie-Madeleine, que l’Eglise
catholique aurait persécutés. Le trésor cesse donc d’être quelque chose de matériel, pour devenir un secret. Saunière trouve un parchemin indiquant la descendance du Christ en retapant son
Eglise, et c’est en « faisant chanter » l’Eglise catholique (comme si c’était facile) qu’il aurait obtenu sa fortune.
Dans un autre ouvrage paru plus tard, le Message, Lincoln affirme que ce secret aurait été connu des
« grands esprits » du passé : ainsi Dante, Poussin, et même Jeanne d’Arc (on ne prête qu’aux riches).
The Tomb of God.
Là, on frôle le loufoque le plus profond ; cet ouvrage fait passer l’Enigme sacrée pour un
parangon de bonne foi, de méthode historique et d’esprit critique. Toujours à partir des parchemins de Sède, Schellenberger, un ingénieur en travaux publics (donc toujours un historien
professionnel), foin de ses « caterpillars et autres bulldozers », nous pond cet ouvrage dans lequel il affirme que le Christ lui-même est enterré près de Rennes-le-Château. La
preuve : notre ingénieur découvre dans les manuscrits de Sède une figure comportant un hexagramme, qui aurait également figuré dans une miniature médiévale, une carte de l’époque des
croisades, les Bergers d’Arcadie de Poussin, et le saint Antoine de Téniers. Ce qui prouve qu’on était au courant depuis belle lurette (je me demande pourquoi il n’a pas essayé aussi de
retrouver cette figure sur des étiquettes de boîte de Camembert, ça aurait peut-être marché).
L’élément central chez tous ces auteurs est l’existence d’un organisme secret, le Prieuré de Sion, qui
détiendrait les secrets de l’histoire de Rennes-le-Château. Plusieurs fois, le Prieuré aurait communiqué avec les « chercheurs » de RLC, notamment Lincoln, en la personne de Pierre
Plantard de Saint-Clair (dont nous allons bientôt voir ce que l’on peut penser).
Les preuves.
La spéculation se fonde donc sur deux ensembles de preuves :
-d’une part, les parchemins de Sède, leur message crypté et leur « géométrie sacrée » révélée par le
génie transcendant des chercheurs de l’affaire.
-d’autre part, les « révélations » de Pierre Plantard de Saint-Clair, et du Prieuré de
Sion.
Puisque tout est parti de là, y compris les spéculations géométriques délirantes de la suite, il convient donc
en toute logique, pour mesurer la valeur historique réelle des hypothèses de RLC, de mesurer d’une part le degré de fiabilité des documents, et d’autre part celui des
« informateurs ».
Les parchemins.
Sur les parchemins, deux choses à établir de manière impérative si l’on veut prouver la vérité de l’affaire
de RLC
-sont-ils authentiques ? C’est une question de paléographie, discipline historique qui vise à connaître la
datation des documents anciens.
-ont-ils réellement été en possession de Béranger Saunière, qui les aurait fait traduire à Paris en 1892 pour
ensuite trouver le trésor ?
Authenticité : NON.
Conclusion d’un expert en paléographie qui les a examinés : « le faussaire a voulu imiter un document
du XIIe ou du XIII siècle sans réussir dans sa tentative… » (Descadeillas, p. 71). Franchement, sans même en référer aux spécialistes qui a fait deux heures de paléographie dans sa vie ne
peut pas croire que ces documents soient authentiques une seule seconde. Mais heureusement pour les auteurs de RLC, nos contemporains sont plus experts en informatique qu’en paléographie et en
histoire, d’où le succès public (heureusement éphémère) de leurs théories.
D'après certaines sources, on connaîtrait même le faussaire qui a produit ses documents: il s'agirait de Philippe de Cherisey, ami de Plantard. Chérisey lui-même aurait exposé son
modus operandi pour fabriquer les faux parchemins.
Ont-ils été en possession de Saunière, qui les aurait fait traduire à Paris ?
NON.
Saunière, selon les papiers Lobineau, aurait porté les documents à un certain abbé Hoffet pour qu’il les
traduise en 1892. Or à cette époque-là, Hoffet n’était pas à Paris (Descadeillas, p. 85). Il n’y a aucune autre preuve que Saunière ait possédé ces manuscrits.
Voilà pour les manuscrits. Donc, si les manuscrits sont faux, a fortiori toutes les figures géométrie
sacrée qu’on a tenté d’y retrouver s’effondrent comme un château de cartes, et avec elles la thèse des mérovingiens comme celle de la tombe du christ.
De toute façon, faut-il être d’une inconcevable naïveté pour croire que l’histoire est pleine de cryptogrammes
comme dans un Tintin ou un roman d’Arsène Lupin ? Des gens qui ajoutent foi à de tels bobards font preuve d’une profonde inculture et d’une méconnaissance de l’histoire coupable. Il
confondent ou font semblant de confondre, la réalité et la fiction.
Pierre Plantard de Saint-Clair et le Prieuré de Sion.
Que penser maintenant de cet homme qui a volontairement entretenu l’idée du trésor de Rennes-le-château ?
Est-il digne de foi ? Et que penser du fameux Prieuré de Sion ?
La thèse de Rennes-le-Château parle d’un complot pour cacher la survivance des mérovingiens, descendance cachée
du Christ. C’est P. Plantard qui a lancé le premier l’idée. Or, en avançant de telles thèses, ou en les suggérant à d’autres qui les colporteraient à sa place, Plantard ne fait que suivre une
des tendances profondes de sa personnalité, celle d’une ambition politique mal tempérée. En effet, en 1941, il animait une organisation anti-juive et anti-maçonnique (là, ça sent vraiment
mauvais), ce dont attesterait un rapport de police d’époque (http://priory-of-sion.com/psp/gap/feb41.html). Comme tout polémiste d’extrême droite de l’époque, il devait donc manier déjà avec aisance les thèmes du complot judéo-maçonnique : or, ce sera
bien une théorie du complot qui se trouvera au centre de l’affaire de Rennes (complot contre les Mérovingiens).
Nul besoin d’être historien spécialisé de la deuxième guerre mondiale pour voir chez le Plantard de 1941 un
opportunisme bien senti (mais malodorant) en ces temps où Vichy interdit la franc-maçonnerie et fait déporter les Juifs. Ce que confirme le rapport de police le concernant, qui le décrit ce
fils d’un valet de chambre, à la charge de sa mère, comme « l’un de ces jeunes gens illuminées et prétentieux, chefs de groupements plus ou moins fictifs, […] et qui profite du mouvement
pour la jeunesse pour tenter de se faire prendre en considération par le Gouvernement ».
N’ayant pu faire carrière politique, même sous l’occupation, Plantard en sera réduit, quelques décennies plus
tard, à s’imaginer une ascendance mérovingienne et à rêver qu’il est le grand roi dont parle Nostradamus… Ce qui est tout de même plus original de se prendre pour le descendant de Louis XVI
ou pour la grand-duchesse Tatiana, si l’on songe à d’autres impostures célèbres du même genre. Pour conclure sur Plantard, on ne peut que citer le mot d’esprit de R. Descadeillas : il ne descend pas des Mérovingiens, il en
dégringole. Belle épitaphe.
Quant au Prieuré de Sion, qui prétend dater des Templiers, nulle preuve de son existence avant 1956, où il est
déclaré comme association 1901 près d’Annemasse.
D’où le cercle vicieux à propos des société secrètes : on n’a pas de preuve de leur existence car elles
sont secrètes, mais le fait qu’il n’y ait pas de preuves ne parle pas en fonction de leur non existence, etc… Donc un cercle logique sans issue, bien propice aux manipulateurs de tous poils
qui veulent mettre en échec l’esprit critique.
Mais on peut néanmoins affirmer les choses suivantes sur le compte du prieuré de Sion : des tentatives
visant à établir l’existence du trésor de Rennes, dans les années 1970, sont parties de Suisse (cf les émissions de Radio-Genève). Ce serait à Sion, ville de Suisse, et non à Jérusalem, que
réfèrerait ce fameux prieuré de Sion, nom par lequel les mystificateurs qui l’ont inventé auraient comme signé leur œuvre.
Ces manipulateurs se sont d’abord servis de Gérard de Sède, puis, lorsqu’ils ont vu qu’il passait -à juste
titre- pour le dernier des bouffons, ils ont décidé de faire le travail eux-mêmes, sans avoir d’ailleurs plus de succès que Sède. Il fallut attendre l’Enigme sacrée et ses
divagations géométriques, donc d’apparence pseudo-scientifique, pour que les gens arrivent à gober le poisson…
En fait, il apparaît selon des informations plus récentes que le prieuré de Sion est tout entier l’œuvre de
Plantard, qui en aurait déposé les statuts à la préfecture de Haute-savoie en 1956 ; c’est même lui qui aurait déposé les papiers Lobineau, archives prétendues du prieuré, à la
Bibliothèque nationale française. C’est du moins ce que prétend l’article de Wikipédia sur Plantard. [http://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_Plantard]. Cet article dit aussi que
Plantard, ayant causé un esclandre en mentionnant des personnalités politiques françaises parmi les pseudo-membres du Prieuré, dut avouer son imposture en 1993. Mais il faudrait que ces
renseignements soient confirmés par d’autres sources.
Conclusion : Dan Brown qui se prend pour un grand féministe progressiste devrait vérifier ses sources
avant de propager à son insu des thèses élaborées par un folliculaire d’extrême-droite.
Quid du trésor alors ? Ou l’énigme de Béranger Saunière.
La réponse est simple, et a été déjà donnée par plusieurs auteurs, qui cette fois-ci se sont appuyées sur des
preuves concrètes et tangibles. Béranger Saunière n’a pas trouvé un trésor, mais plutôt une poule aux œufs d’or. Il a monté un trafic de fausses messes à l’échelon européen, qu’il faisait
payer à des « clients » éloignés géographiquement par mandats postaux, après avoir passé des petites annonces. C’est ainsi que par cette juteuse simonie, il a amassé des sommes
d’argent considérables (Descadeillas, p. 45). Il était également expert, paraît-il, pour récolter de l’argent auprès de célébrités, dont la comtesse de Chambord.
Peut-être est-ce Saunière lui-même qui a inventé l’histoire du trésor pour couvrir ses
agissements coupables ? On ne le saura jamais sans doute.
En tout cas, si Saunière a eu des problèmes avec l’Eglise catholique, ce n’est pas parce qu’il aurait trouvé
quelque information scandaleuse à propos du Christ, mais bel et bien parce qu’il avait gravement failli dans son ministère, et risquait de jeter par là même l’opprobre sur l’institution
ecclésiale, à une époque difficile des rapports entre l’Eglise et l’Etat en France. D’ailleurs Saunière était un personnage assez encombrant, qui aimait provoquer, notamment en prenant des
positions monarchistes en chaire, dans un coin à tendance républicaine. Nul doute à ce que l’on ait été soulagé, en haut lieu, de mettre à l’écart ce trublion à la conduite peu édifiante.
Saunière, loin de l’ésotériste ou du dandy qu’on a parfois vu en lui, semble plutôt avoir été un homme
essentiellement pragmatique, prompt à trouver d’habiles expédients pour remplir ses caisses. Son enfance misérable et son affectation dans la paroisse délabrée de Rennes-le-Château lui
avaient peut-être donné un appétit de revanche sociale, qu’il a pleinement assouvi par la suite, avec beaucoup d’arrogance. Ce qui n’empêche par ailleurs qu’il ait eu des bons côtés, faisant
profiter de sa générosité les gens du village, ou des hôtes de passage, ou dotant telle fille pauvre de son entourage.
Bilan et chronologie des événements.
On peut donc, comme dans tout bon roman de détective, convoquer les suspects et donner la reconstitution
hypothétique la plus probable des événements.
1899. comme en attestent ses livres de comptes, Béranger Saunière, curé de Rennes-le-château, s’est livré à un
important trafic de messes. Pour se couvrir, il laisse (peut-être) déjà courir la rumeur selon laquelle il aurait trouvé un trésor.
Saunière meurt en 1914, laissant ses biens à sa servante (qui était sûrement davantage...), Marie
Dénarnaud.
Années 1940-1950.
Celle-ci, dame âgée et seule, raconte l’histoire à un individu imaginatif du nom de Noël Corbu, peut-être afin
qu’il veille sur ses vieux jours. A partir des années 50, pour remplir le restaurant qu’il a ouvert à Rennes, ledit Corbu fait un tapage d’enfer autour de la légende, qui se répand comme une
traînée de poudre dans les journaux.
A la même époque, les « chasseurs de trésors » commencent leurs déprédations à RLC, à coups de poêle
à frire, pelle et pioche, ce qui amènera la commune à interdire les fouilles plus tard.
1957.
Une enquête historique sérieuse, menée pendant plus d’un an par René Descadeillas et M. Certain, conclut à
l’inexistence du trésor.
Années 1960.
C’est à cette époque que certaines personnes subodorent l’occasion d’un canular ou d’une manipulation à grande
échelle. Le groupe semble être basé en Suisse. Il contacte Gérard de Sède et lui donne les faux parchemins de Saunière : c’est le début de la fabulation mérovingienne. On fait également
déposer à la BnF (Plantard ?)le ramassis d’erreurs historiques et d’ésotérisme de bazar qui sera désormais la Bible des spécialistes de RLC: les « dossiers
Lobineau »
Années 1970.
Sède est rapidement discrédité ; un certain nombre d’autres auteurs, peut-être liés aux
« informateurs » de Sède, se saisissent de l’affaire et tentent à leur tour de prouver l’existence du trésor (ex : Mathieu Paoli en 1973).
1971.
Henri Lincoln, journaliste de la BBC, rencontre Sède, fait son interprétation personnelle (géométrique) des
faux parchemins, aidé en cela par de nouvelles divagations de Plantard ; il introduit le motif du Christ : ces joyeuses élucubrations feront l’Enigme sacrée (1981).
Années 1990.
C’est en s’aidant des mêmes manuscrits faux et de la même non-méthode géométrique que Lincoln que l’auteur de
The Tomb of God s’imagine que le Christ est enterré sous le Mont Cardou…
En 1993, Plantard est inquiété par la justice et, parait-il, aurait avoué son imposture.
Et ainsi ad libitum… ou plutôt ad nauseam, jusqu’au Da Vinci Code. A chaque étape de la
chaîne se trouve un individu qui a un mobile différend pour soutenir le mensonge : assurer sa sécurité pour Saunière et sa servante, attirer des clients dans son resto pour Corbu, panser
son ego froissé pour Plantard, faire du tirage pour les autres plumitifs. Et à chaque fois la spéculation perd en cohérence et en crédibilité ce qu’elle gagne en complexité
délirante. Trouver un trésor, cela arrive parfois ; mais trouver dans le sud de la France la tombe d’un homme mort au Ie siècle en Galilée semble relever de l’impossible
pur.
Conclusion : des chimères plus inquiétantes qu’il n’y paraît.
Qu’on excuse le ton un peu emporté de cet article, mais je pense avoir aussi donné des preuves tangibles de la
fragilité des spéculations autour de RLC. C’est avant tout le cri du cœur de celui qui ne veut pas voir l’histoire et le légendaire de son pays défigurée par des gens qui en ignorent à peu
près tout, et sont de plus généralement mal intentionnés.
Bien que (ou justement parce que) technologique et scientifique, notre civilisation connaît un déclin certain
du sens critique, de la culture humaniste, littéraire et historique, qui laisse l’homme de la rue absolument vulnérable face au premier imposteur venu, qui utilise ses mensonges pour
refaire l’histoire et appeler à la haine contre tel ou tel groupe. La diffusion des Protocoles des sages de Sion est ainsi dans certains pays le fer de lance d’un
anti-sémitisme d’état. Chez nous, les ouvrages comme l’Enigme sacrée ou le Da Vinci Code me semblent jouer le même rôle contre le christianisme, semant l’incompréhension et
la haine de la différence. Que l’on soit chrétien ou pas, un tel ostracisme à l’égard d’une partie importante de l’humanité pose problème.
Ce qui ne laisse pas d’être préoccupant, pour la liberté et l’avenir de notre civilisation.
Bibliographie.
-René Descadeillais, Mythologie du trésor de Rennes-le-Château (peut-être le seul ouvrage sérieux sur
le sujet, écrit par un vrai historien qui connaît la région). Il faudrait réactualiser cet ouvrage en y joignant des preuves contre les autres insanités parues après son
impression.
-L'ouvrage de Jean-Jacques Bédu a l'air intéressant a priori mais je ne l'ai pas lu.
-Sède, Lincoln, Brown et ejusdem farinae : au pilon. Si vous avez été infecté par un ouvrage
d’un de ces trois auteurs, lisez immédiatement le seul contre-poison connu à ce jour : le Pendule de Foucault d’Umberto Eco (la fin est totalement ratée, mais quel livre
sinon !). Liens
Liens
Sur le prétendu Prieuré de Sion : http://fr.wikipedia.org/wiki/Prieur%C3%A9_de_Sion