Quelle perception les anciens habitants du « Pays Cathare » avaient-ils de la mort ? Aventurons-nous dans l’univers étrange et troublant de ces
croyances, par lesquelles les anciens conjuraient l’énigme la plus troublante de notre condition humaine.
Les rituels de la mort.
Dans la mentalité ancienne, l'individu décédé (tout au moins son âme) est toujours perçu comme une source potentielle de nuisances et de perturbations,
qu’il faut neutraliser par des rituels très précis. Faute de ces rituels, le mort aurait la capacité de perturber la vie des vivants.
Dans le Tarn, il fallait arrêter les pendules, mettre les volets en voûte et ne pas les fermer complètement, « parce qu’il ne faut pas allumer (l'électricité),
quand il y a un mort dans la maison ». Les miroirs devaient être voilés pour éviter qu’on y voit l’âme du mort. Et il fallait mettre un tissu noir sur les ruches pour que les abeilles
elles-mêmes prennent le deuil du mort. Sans cette précaution, on croyait en effet que les insectes s’en seraient allés, ou seraient morts, selon les régions.
Dans les Eglises d’autrefois, les cercueils entraient par la porte des vivants, et sortaient par la « porte des morts » réservée à cet usage, qui
donnait sur le cimetière. Une telle porte est encore visible dans les ruines de l’Eglise de saint-Jammes, dans la Montagne noire, près d’Arfons.
Pour les anciens, la mort était une rupture de l’ordre du monde très profonde, rupture qu’il fallait conjurer par un certain nombre de rituels. Ceux-ci visaient à
tenir à distance l’âme du mort, et de lui indiquer son exclusion de la communauté des vivants.
Les signes de l’au-delà.
Les mentalités anciennes posaient la possibilité de signes qui permettaient de connaître la présence des morts ou leurs intentions. En effet, une croyance était autrefois dominante, en Pays
cathare : les morts mécontents pouvaient avoir une influence funeste sur le cours des événements. En de rares moments (la Toussaint) ou au cours des rêves, il était possible à l’homme
ordinaire de voir les esprits des morts ; en temps normal, cette fonction, nécessaire à la communauté, était dévolue à un personnage mystérieux, l’armier ou
l’armassiès, dit aussi messager des âmes.
Communiquer avec les morts.
Plusieurs récits du XIXe et du XXe siècle évoquent le cortège des morts la nuit de la Toussaint. C’était une des rares occasions où les vivants pouvaient voir les morts de leurs yeux de
chair. Dans des lieux où avaient eu lieu des massacres, les morts apparaissaient aux infortunés voyageurs à la date anniversaire de la tuerie.
Par ailleurs, les morts mécontents apparaissaient souvent en rêve, notamment aux petits enfants. Selon une croyance assez répandue, les convulsions qui prenaient les enfants (épilepsie ?)
étaient l’expression du mécontentement des morts, pour lesquels il fallait alors dire des messes.
L’armièr ou messager des âmes.
Les gens du commun disposaient donc de signes pour savoir si les morts étaient mécontents. Mais pour être sûrs de leur affaire, ils consultaient un spécialiste, l’armièr. Ce personnage était né
le lendemain de la Toussaint et on le supposait doté du don de double vue : il voyait les morts, pouvait rentrer en contact avec eux et éventuellement connaître la cause de leur
mécontentement.
Le plus connu de ces armièr est Arnaud Gélis, dit « Bouteiller », qui vivait au XIVe siècle à Pamiers et dont les dépositions figurent dans le registre d’inquisition de Jacques
Fournier. D’une manière générale, on peut penser sans trop se tromper qu’il existe des armièrs au moins depuis la définition du purgatoire par l’Eglise (1274, concile de Lyon) : il devenait
alors possible aux vivants, par des prières, de soulager les souffrances de morts. Bien sûr, on ne peut rien faire pour les damnés condamnés à l’enfer ! Dans les mentalités, le dogme du
purgatoire nécessitait un personnage pour demander au vivant prières ou messe, et ce fut l’armièr.
L’au-delà selon Gélis.
Gélis, armièr du XIVe siècle, raconte que les morts entourent invisiblement les vivants : ils embrassent leurs parents qui dorment, les grand-mères décédées viennent veiller sur le
sommeil de leurs enfants…La ségrégation sociale existe aussi dans l’au-delà : ainsi les riches dames mortes continuent à rouler en chariot et à se vêtir de soie. Les chevaliers sont
encore à cheval.
Les morts disposent d’un corps plus beau que de leur vivant, mais ont perpétuellement froid, d’où leur proprension à se rapprocher des cheminées. Ils ont également un peu épicuriens, et vont
visiter les caves pour boire du vin. Les fantômes sont condamnés à une mobilité perpétuelle, et doivent aller d’autant plus vite qu’ils ont péché : ainsi, les usuriers, les plus coupables,
battent des records de vitesse ! Ce n’est que plus tard, qu’une fois leur expiation faite, que les morts pourront atteindre la quiétude et l’immobilité. Ils sont également poursuivis par des
démons qui les jettent dans des précipices.
Les morts, après cette vie errante de déplacements, connaissent ensuite une seconde mort, cette fois-ci définitive, et qui a lieu au moment de la Toussaint. Ils accèdent alors à un lieu du repos
bienheureux, sous la conduite des anges.
Les récits plus récents, du XIXe siècle par exemple, nous montrent une vision de l’au-delà beaucoup plus classique et compatible avec l’enseignement de l’Eglise catholique : les morts sont
condamnées au Purgatoire, où ils subissent les peines des flammes et du froid. Et c’est pour échapper à ces peines qu’ils demandent l’aide des vivants, quitte à les persécuter.
Comment aider les morts ?
Il s’agit alors pour les vivants d'alléger les souffrances des morts de leur famille. La plupart du temps, on fait dire des messes aux curés : ainsi Gélis servait-il de rabatteur
pour les messes, au curé de Pamiers… Mais parfois, on peut s’adresser à certains personnages spécialement dévolus à la fonction de soulager les morts : ainsi, dans le Lauragais, il existait
des diseurs de psaumes qui disaient les 7 psaumes de la pénitence, et avec lesquels on convenait à l’avance du nombre de psaumes nécessaire au repos du mort.
Bref…
Contrairement à notre époque, qui coupe de manière schizophrénique la vie et la mort, ce qui rend cette dernière absurde et incompréhensible, les anciens voyaient une continuité mystérieuse entre
les deux. N’est-ce pas, finalement, par-delà l’étrangeté de leurs croyances, d’une perception finalement plus naturelle et plus saine du phénomène, que l’on essaie d’apprivoiser au lieu de nier
en pure perte ?