Parlons donc un peu des magnifiques forêts qui entourent le village d'Arfons, de leur histoire mouvementée et de leurs légendes.
Arfons est l’un des plus beaux villages de la Montagne noire, dans le département du Tarn. Si vous avez la malchance de ne pas le connaître, vous pouvez lire un autre article de mon blog qui le
présente (lien ici:
polymathe.over-blog.com/article-16176223.html).
Les noms et le rêve.
Arfons possède le rarre privilège de compter plusieurs hameaux entourés de forêts. La commune forme une sorte d’archipel perdu dans une mer arborée.
Ces forêts ont des noms infiniment évocateurs. A l’ouest, Arfons est séparé du hameau des Bastouls par la forêt de Saignebaude, et du village des Cammazes par les forêts de Sarremetgé et de
Cayroulet, que traverse la rigole de la montagne. Au nord-est s’étendent les forêts d’Hautaniboul et de Cayroulet. A l’est, près du Hameau des Escudiès commence la forêt de Ramondens, avec son
célèbre château.
Royaume de l’angoisse ou de la beauté?
La toponymie nous renseigne aussi sur l’attitude des anciens face à la nature et à la forêt. C’est un lieu commun de dire que les Montagnes et les forêts, si elles sont pour les hommes du XXIe
siècle des lieux de délassement ou de méditation, constituaient pour les hommes d’autrefois un lieu d’horreur et d’angoisse, où guettaient brigands, loups, mais aussi diables et sorciers.
Certains noms de lieux de la forêt témoignent de cette horreur, sacrée ou non, éprouvée par les hommes d’autrefois. Souvent revient le lexique de l’ombre : las Oumbros, le Travers des
Ombres, le Trou Obscur, le Therme noir. Parfois l’évocation du sentiment lui-même : Malaise, la Peur. Ailleurs, c’est le diable lui-même qui a apposé son empreinte.
La présence lacinante du drac.
En effet, près de Fontcouverte, on trouve le Trabès del Touart, le Touart étant dans la région un autre nom du drac, être diabolique qui essaie de faire périr de male mort les gens qui
s’attardent dans les forêts à la tombée de la nuit. Esprit aquatique lié aux rivières, il est, comme le dieu marin Protée, doté de la capacité de métamorphose. Ainsi, non loin d’Arfons, près de
Massaguel, à la Cascade du Mouscaillou, il se transforme en agneau égaré. Pris de pitié, le voyageur prend sur son dos l’animal qui ne cesse de s’alourdir magiquement et finit par
précipiter dans le torrent le malheureux, à bout de force. Le drac est également représenté sous les traits du dragon dans l’Eglise d’Escoussens, autre village proche. Mais nous
consacrerons bientôt un article à cet être de premier plan dans le Landerneau mythologique de la Montagne noire.
Les sortilèges de la forêt.
(Photo B. de
Viviès-la Talvera)
C’est la peur qui a donné naissance aux dieux, nous dit le poète latin Stace. Les forêts, tanière de la peur, sont donc peuplées de charmes et de légendes.
La première d’entre elles concerne une pierre mystérieuse située dans la forêt d’Hautaniboul, au nord-ouest d’Arfons (elle est indiquée sur les cartes IGN, c’est un bon but de randonnée). Il
s’agit de la pierre de Miamont. C’est un monolithe de granit, sculpté sur une de ses faces d’une énigmatique gravure qui pourrait représenter des armoiries ; la pierre de Miamont serait
ainsi une ancienne borne de fief. Là, les hommes d’autrefois, lorsqu’ils étaient malades, venaient laisser une pièce. L’inconscient qui la ramassait attrapait aussitôt la maladie de l’ancien
propriétaire de la pièce. Pour se délivre du maléfice, un seul remède : venir remettre la pièce volée au pied de la pierre.
Les eaux sacrées.
La forêt est aussi le domaine de l’eau. Nous l’avons vu en parlant du drac, démon aquatique qui cherche à précipiter les voyageurs égarés dans son domaine. Et si, dans la légende du drac, ce sont
les eaux dangereuses et maléfiques qui s’incarnent, d’autres témoignagent indiquent une sacralisation des eaux bénéfiques et nécessaires à la survie. Aux Escudiès se tenait, encore au début du
XXe siècle, une stèle dédiée au Dieu Sor (Deo Sor). Et sur un acte du XVIIe siècle, les sources qui jaillissent dans la forêt sont désignées avec respect sous le nom de "tête sainte du
Sor" ou "tête sainte de l’Aiguebelle".
Au XIXe siècle, une source se trouvait près du château de Ramondens. On l’appelait la Sagne canine, et elle avait la vertu de rendre fécondes les femmes qui buvaient de son eau. Un témoin de
l’époque évoque une affluence importante en ce lieu :
« Aussi voit-on fréquemment des pèlerines, agenouillées dévotement sur le bord de la source et puisant force verres de l’eau limpide du miraculeux bassin ».
(Ruisseau, près de la croix des Fangasses)
Les Gentilshommes verriers de la forêt.
La grande richesse de la forêt, autant que l’eau, c’est le bois : ainsi, il n’est pas rare de voir en certains endroits les vestiges de fours de maître-verriers. Ceux-ci entraient
fréquemment en conflits avec les habitants, en raison de leur consommation importante de bois, qui les poussait parfois à empiéter sur les bois communaux.
Forêts et résistances.
Mais la forêt offre aussi un refuge, lors des périodes politiques troublées, à ceux qui sont en délicatesse avec les pouvoirs en place. A Arfons, ceci s’est passé principalement à trois
époques de l’histoire : au Moyen-âge, lorsque les hospitaliers organisèrent la sauveté ; lors de la révolution française, lorsque la forêt fut le refuge des royalistes ; et enfin
pendant la dernière guerre, lorsque le Corps Franc de la Montagne Noire établit sa base dans les forêts, à l'est d’Arfons.
Moyen-âge : la sauveté d’Orfons.
Les Hospitaliers qui créèrent le village d’Arfons (qui s’appelait alors Orfons), au XIIe siècle, avaient besoin de mains pour défricher la forêt. C’est pourquoi, reprenant le moyen employé par
Romulus lors de la fondation de Rome, ils décidèrent d’attirer les gens qui avaient eu des problèmes avec la justice. Ils créèrent une sauveté, c’est-à-dire une terre d’asile où la justice des
seigneurs avoisinants était suspendue.
Les limites de cette sauveté du XIIe siècle sont encore visibles aujourd’hui dans la forêt, sous la forme de croix. La croix de Montalric sur la route de Dourgne en matérialisait la limite nord
(photo), ainsi que la croix des Fangasses, plus près d’Arfons.
(la croix de Montalric).
A la Révolution : conscrits et royalistes.
Au XVIIIe siècle, ce sont les royalistes qui se replient dans la Montagne noire. Arfons apparaît en effet à cet époque comme un bastion du catholicisme et du royalisme : ainsi, le vicaire
Sompayrac, prêtre réfractaire, s’y réfugie dans la maison de son frère et y célèbre la messe en présence de nombreux fidèles, avec la complicité de toute la population. En règle générale, les
habitants de la Montagne ont refusé l’idéal nouveau du prêtre-citoyen. Le ritou restait pour eux le représentant du monde surnaturel, légitimé par une hiérarchie
ecclésiastique. Une femme d’Anglès faisait d’ailleurs l’amalgame avec le paganisme, en disant que les révolutionnaires adoraient le soleil et les étoiles.
A la même époque, ceux qui refusaient la conscription obligatoire avaient également pris le maquis, et se livraient souvent au brigandage pour survivre : le principal se nommait Laplume,
détroussait les marchands, quitte à jouer du couteau de temps en temps. La maréchaussée, manquant de coordination, laissait s’échapper les bandits dans le profond des forêts.
Puis il y eut la grande insurrection royalistes du 24 thermidor an VII (août 1799). Les royalistes avaient alors pignon sur rue, notamment à Castres. Ils se reconnaissaient par leur code
vestimentaire : chapeau à ganse blanche, pantalon clair, gilet de soie à ramage, énorme cravate, pendants d’oreille, tricorne. Ils chantaient des chansons certes aimables, mais d’un
mauvais goût prononcé :
Constitution de l’an trois,
Et vous surtout, mauvaises lois,
Servirez de matière,
Oui bien !
Pour torcher le derrière,
Vous m’entendez bien.
En 1799, les royalistes du Lauragais passent à l’action sous la conduite du comte de Paulo. Ils tentent de prendre Toulouse mais se font écraser. Il est dit que, dans les forêts au-dessus de
Labruguière et près d’Arfons, des partisans de la royauté s’étaient également rassemblés en nombre : au Pas-du-Rieu, on aurait vu 600 hommes. Les républicains craignent alors des attaques de
ces troupes sur Mazamet et Dourgne, voire Albi. On signale alors partout dans la Montagne des bandes de déserteurs de l'armée républicaine, armés jusqu'aux dents . Elles seraient recrutés par un
mystérieux « chevalier » anonyme. Mais après l’échec de l’assaut de Toulouse par Paulo, tout le monde rentra sagement chez soi…
Les résistants de la dernière guerre.
Un des épisodes marquants est celui de Juillet 1944, où les allemands tentèrent de mettre fin au maquis. Les cantonnements des Coudenasses et du Plô de May sont bombardés par l’aviation.
L’infanterie allemande progresse ensuite, mais, eu lieu-dit la Prune, le peloton de l’adujdant Gayral empêche se progression. Ce n’est qu'au bout de 2 heures et demi de combat héroïque, en
infériorité numérique totale, qu’il doit se replier, à court de munitions.
Des stèles marquent les hauts faits du maquis dans le coin, notamment à la Prune. Il ne faut pas non plus manquer le monument de Fontbruno et son ossuaire.
Promenades.
(IGN)
Les forêts de la Montagne noire ne sont pas moins riches en découvertes et souvenirs que ses villages. S’y promener est une autre manière de prendre connaissance avec un pays.
Références.
Cartes Ign bleues, 2244E (Revel) et 2344 O (Labruguière) : vous y trouverez facilement tous les lieux nommés dans cet article.
G. Durand-Gorry, Histoire d’Arfons.
Rémi Cazals, Autour de la Montagne noire, au temps de la Révolution.
D. Loddo et La Talvera, Legendas d’Occitània