Le site non officiel du Pays Cathare et du Languedoc (Aude, Haute-Garonne, Tarn, Ariège). Plongez dans la nature, l'histoire et la légende du Sud.
Puisque rien de ce qui est humain ne nous est étranger, pourquoi ne pas s’intéresser, comme le dit Souchon, à « cette infortune à quoi nos vies se résument » ? Le récent tapage autour de l’exposition de l’enfer de la Bibliothèque nationale nous y incite.
On prétend que les époques anciennes étaient régies par un moralisme strict ; mais pour ma part, j’ai toujours cru que le XIXe siècle avait été beaucoup plus moralisateur que les siècles qui l’avaient précédé. Les contes et légendes, ainsi que certains témoignages historiques semblent confirmer cette intuition.
Eros à l’époque des cathares.
Prenons par exemple les pratiques sexuelles du Moyen-âge, telles qu’elles sont radiographiées dans le registre d’inquisition de Jacques Fourier (XIVe siècle). La sexualité y apparaît dominé par la puissante famille des Clergue qui se « partagent » les femmes du village… On constate dès ici quelque chose que l’on pourra généraliser, et qui n’est guère étonnant : sexe et pouvoir font bon ménage.
Ainsi, le curé Clergue lui-même, à une époque où la prêtrise est plus une institution sociale qu’une réelle vocation, est un véritable séducteur. Homme instruit dans une société encore assez
brutale, il a, sans aucun doute, un avantage sur les autres mâles du coin. Lors de l'acte, il place entre les seins de ses conquête un petit sac d'herbes médicinales, censées avoir un
effet contraceptif. Charmante attention, non?
Eros
extra-conjugal : le premier mai et l’amour médiéval.
René Nelli a évoqué, dans L’érotique des Troubadours, les différentes réjouissances qui marquaient autrefois le premier mai, fête redoutée par bien
des maris et qui symbolisait l’amour extraconjugal.
Dans les temps anciens, le mariage n’était évidemment pas une affaire d’amour, mais d’alliances inter-familiales, comme cela doit toujours être le cas dans une grande partie du globe. La notion
de mariage d’amour, nous disent les historiens, n’a commencé qu’avec l’exode rural et la révolution industrielle, où la famille nucléaire (mari-femme-enfants) est devenue l’unité familiale type,
alors que dans la société rurale la femme quittait sa famille pour vivre avec la famille élargie de son mari, sur plusieurs générations.
C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre le premier mai. La femme mariée, et donc la plupart du temps mal mariée, avait en cet occasion le droit de se faire courtiser par des galants, de
danser avec eux… et plus peut-être, si elle savait échapper à la surveillance de son mari.
Un vestige du paganisme ?
Il est possible que la célébration de la femme au premier mai date de l'époque païenne, comme l'indique Marliave dans son Panthéon pyrénéen. Les Romains fêtaient en effet au début du
printemps la fête des Floralia, et dans certaines vallées de Navarre, des jeunes filles sont encore parées et portées en procession comme "reines de mai", pour célébrer le retour de la fécondité
de la nature.
Sexe, sorcellerie et interdit.
Les débordements sexuels sont associés également aux hérétiques et démoniaques. Les sorcières, encore au XIXe siècle, étaient accusés de débordements sexuels jugés menaçants piur la communauté, et souvent identifiées aux lesbiennes. Les cathares, selon des stéréoypes déjà présents à l’époque patristique, étaient aussi accusés d’adorer le diable sous la forme d’un chat (d’où leur nom venant de ketzer : adorateur du chat), après quoi ils se seraient livrés à des orgies sexuelles.
La femme et le sabbat.
Ces stéréotypes inquisitoriaux à propos des cathares se retrouveront plusieurs siècles plus tard dans les récits de sabbats. Les ouvrages de Pierre de Lancre, chasseur de sorcières "laïque" au début du XVIIe siècle décrivent en détail les « embrassements » des femmes et des sorcières.
Il semble qu’il régnait en effet, dans les provinces basques, à l’époque des procès de sorcellerie, une certaine liberté sexuelle :
les femmes pratiquaient le mariage à l’essai, ou bien rencontraient les jeunes hommes dans les « chambres d’amour ». Beaucoup de jeunes femmes nobles délaissées par leurs maris partis à
la guerre devaient aussi prendre des amants…
Et les inquisiteurs ne manquaient pas de demander aux sorcières des détails sur leur commerce avec le démon. Certaines disaient qu’il avait le membre viril d’un mulet, couvert d’écailles ; d’autres, que sa semence était glaciale, les plus délurées qu’il disposait d’un membre double pour pratiquer à la fois fornication et sodomie.
XVIe siècle : La tragédie du nouement de l’aiguillette.
Egalement dans le domaine du sortilège, une hantise obsédait les hommes, particulièrement au XVIe siècle : le nouement de l’aiguillette. L’aiguillette était la partie du costume masculin qui correspondait plus ou moins à notre braguette. Sous le nom de nouement de l’aiguillette, on comprenait un sortilège lancé sur un jeune marié, et qui pouvait le rendre impuissant, et ainsi, de l’empêcher de « conclure le mariage », puisque selon le doit civil, comme le doit canonique, le devoir conjugal est la condition sine qua non de la validité du mariage. C’est donc une menace à la fois sexuelle et sociale, dans la mesure où un tel sortilège peut mettre en péril une stratégie matrimoniale élaborée par la famille.
Qu’en était-il réellement ? Qu’agissait-il d’un stress trop important, de manque de désir chez des époux qui ne s’étaient pas choisis, ou bien de l’effet de boissons alcoolisées consommées sans modération lors du festin de mariage ? Bien malin qui dira !
Eros à l’ère moderne : la gestion du sexe par la communauté de jeunes.
La sexualité est aujourd’hui une affaire privée, mais il n’en allait pas toujours de même autrefois. Le groupe des jeunes, dans chaque village, considérait qu’il était nécessaire d’avoir un œil sur le « cheptel » féminin disponible. De cette situation, que l’on peut à bon droit juger quelque peu machiste, naissent trois usages par lesquels la communauté villageoise sanctionnait un mauvais usage du sexe fait par ses membres : les courses à l’âne, les jonchées, le Carnaval.
Les couses à l’âne et charivaris.
Si une jeune femme épousait un jeune homme étranger au village, ou bien si un veuf se remariait avec une femme trop jeunes, on considérait qu’il y avait là une anomalie, et celle-ci devait être réparée sous la forme d’une course à l’âne, un fa corre l’aze, pratique encore fréquente à la fin du XIXe siècle.
La cérémonie consistait généralement pour les jeunes à aller en groupe nuitamment sous les fenêtres du couple jugé mal assorti. On faisait tapage jusqu’à ce que les visages ensommeillés des contrevenants émergent à la fenêtre ou au balcon. Là, généralement on forçait le couple à monter sur un âne, avec dans les mains des mariés des cornes, symbole du cocuage.
Dans d’autres villages, c’était les jeunes mariés que l’on faisait défiler sur des ânes, montés à l’envers et tenant des cornes. Il s’agissait de rappeler aux tourtereaux la menace latente du cocuage…
Les jonchées.
Voilà une coutume qui concerne spécifiquement les femmes. La jonchée est un épandage de diverses matières plus ou moins parfumées ou malodorantes par lesquelles, en certaines occasions, les jeunes du village manifestaient leur admiration ou, au contraire, leur réprobation à l’égard une jeune fille.
Généralement, une traînée de pétales de fleur récompensait une jeune fille sérieuse ou vertueuse, une traînée de fumier punissait une jeune fille impopulaire ou dévergondée.
Les jonchées étaient effectuées en certaines occasions, pour le premier mai, ou bien à l’occasion du mariage de la jeune fille. Ainsi, dans le Lauragais, une jeune fille qui avait fait Pâques avant les Rameaux (entendre, qui était enceinte avant de se marier) s’était retrouvée avec une jonchée de fumier qui allait de son domicile à l’Eglise.
Le Carnaval.
Autre moyen pour la communauté de jeunes de manifester sa désapprobation face à l’inconduite sexuelle d’un membre de la communauté villageoise : le Carnaval. En effet, tout le monde sait que le mannequin représentait Carnaval était brûlé lors du Mardi-gras. Mais ce que l’on sait moins, c’est que son exécution était précédée de la lecture d’un acte d’accusation, qui mentionnait toutes les histoires croustillantes de l’année précédente !
Eros à l’ère moderne : la figure du meunier.
Un figure dominait l’éros villageois d’autrefois dans le Lauragais : celle du meunier ! En effet, celui-ci, amené à se déplacer de ferme en ferme pour recueillir la farine, ou bien à recevoir les femmes dans son moulin, avait par nature plus d’occasions de rencontrer les représentantes du sexe dit faible, dans une société encore rigide…
Ainsi, on peut citer le curé de Cucugnan d’Achille Mir, plagié par Alphonse Daudet, et qui indique significativement : « Samedi, je confesse le meunier… il n’y aura pas trop d’un jour entier ».
De multiples histoires grivoises évoquent les meuniers, et en voici une. Un meunier doit aller à la ville pour porter de la farine, qu’il avait chargée sur son âne. Il rencontre une femme du village qui s’y rendait aussi, et ils font chemin ensemble. Ils glissent tous deux dans le fossé une fois, deux fois, trois fois… puis à la fin, le meunier, qui n’en peut plus, dit à son insatiable partenaire : Que l’aze te foute (intraduisible).
Sources.
Pierre de Lancre, Tableau de l’inconstance des mauvais anges.
Gaston Jourdanne, Folklore de l’Aude.
René Nelli, L’érotique des troubadours.
H. et R. Bézian, Les dernières heures des moulins occitans.
Dessins de Lequeu, XVIIIe siècle (Gallica).