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Puisqu’en ces temps estivaux il fait définitivement trop chaud pour aller dénicher de nouveaux lieux secrets du Pays cathare, j’ai décidé de faire une pause télé (et oui on ne se refait pas). Je vais vous parler aujourd’hui de ce qui est à mes yeux LA série culte de la télévision française (6 saisons de 1974 à 1983) : les Brigades du tigre.
Alors, sortez chapeaux melons et casquettes, faites chauffer les fers à moustache et tout le monde en De-Dion-Bouton, avec Valentin, Pujol et Terrasson !
Le concept de la série.
Pour les Rip Van Winkle qui auraient passé les 30 dernières années à dormir au fond d’une grotte, voici le concept général de cette série.
1907. Alors que les bandits s’organisent, se fournissent en mitraillettes, torpédos et autres bijoux de la technique moderne,
la police française a encore des méthodes qui datent du temps de Vidocq. Chevaux et bicyclettes sont les seuls moyens de transports de sergents armés de sabre, aussi magnifiques qu'inutiles…
L’inspecteur Paul Valentin en fait la cruelle expérience lorsqu’il est sur le point de coincer la bande des charbonniers, qui lui file sous son nez au volant d’un bolide ultramoderne (pour
l'époque, s'entend)…
Mais bientôt, grâce à Georges Clémenceau, de nouvelles unités de police sont créées, pourvues de moyens d’investigation et de transports plus modernes. Elles sont nommées "Brigades mobiles",
ou plus familièrement "Brigades du tigre", en hommage au "tigre" (Clémenceau himself). Valentin est nommé commissaire au sein de la première Brigade Mobile (Paris), avec sous ses ordres
les inspecteurs Pujol, le titi parisien, et Terrasson, "le colosse de Rodez". La série raconte les enquêtes du trio de 1907 à 1930 environ. Quatre saisons concernent la période avant 1914
(1907-1914), deux autres l'entre-deux-guerres (1919-1930).
La série évoque l’introduction dans les enquêtes policières de méthodes d’investigations modernes, le bertillonnage, les empreintes digitales, les photographies anthropométriques, les analyses chimiques… mais aussi les fausses informations lancées dans la presse ! Ce virage historique de la police a été immortalisé dans « La Complainte des apaches », chanson que l’on entend lors du générique de la série dans les 4 premières saisons. Voici quelques extraits de la version longue (paroles et musique Bolling-interprétation Clay) :
Incognito,
Vos flic maint’nant sont dev’nus des cerveaux,
Ni grands ni gros,
Ils ont laissé leurs vélos, leurs chevaux
En Torpédo,
De vrais casse-cous à 35 au chrono…
M’sieur Clémenceau,
C’est plus réglo c’est la mort du boulot
…
De face de dos,
Profil ils ont nos bobines en photos,
M’sieur Clémenceau,
Pensez à nos femmes et à nos marmots
La vérité et la fiction.
Les Brigades, si elles ont eu avec Victor Vicas un réalisateur talenteux, ont également bénéficié d’un scénariste génial en la personne de Cl. Dessailly. Celui-ci, pour créer la série, a d’abord consulté des documents d’époque, puisque ces célèbres « Brigades mobiles » ont bel et bien existé (et elles existent toujours, puisqu’elles sont devenues les Services régionaux de police judiciaire). Le 30 décembre 1907, un décret de Georges Clémenceau avait instauré 12 brigades régionales de police mobile (paris, Lille, Caen, Nantes, Tours, Limoges, Bordeaux, Toulouse, Marseille, Lyon, Dijon, Châlons-sur-marne).
Mais voilà, vrai casse-tête pour Dessailly, ces brigades ne semblent pas avoir eu en leurs débuts un rôle très prestigieux…. Il a lui-même avoué, après consultation des archives, qu’elles enquêtaient bien souvent sur des « vols de poule »… En effet, ces unités avaient été créés principalement pour surveiller les bandes qui sévissaient dans les campagnes, comme les chauffeurs de la Drôme. Ceux-ci mettaient les pieds de leurs victimes sur le feu pour leur faire avouer l’emplacement du bas de laine, d’où le nom de chauffeurs. A priori, donc, il n’y a pas de quoi faire un polar à l’anglo-saxonne là-dessus. D’autant plus que les premières missions des Brigades du tigre ne sont guère reluisantes : on les utilisa principalement pour ficher les populations nomades…
Malgré tout, même si leur quotidien apparaît parfois un peu plat, les Brigades mobiles avaient rapidement connu d’éclatants succès dans la chasse au crime : dès 1909, elles enregistraient plus de 2600 arrestations. En 1912, elles traquaient les anarchistes de la Bande à Bonnot, en 1913 les meurtriers de l’industriel breton Louis Cadiou. Lors de la Première Guerre, elles servaient dans le contre-espionnage. En 1919, c'étaient les hommes du tigre qui arrêtaient Landru. Dans les années 1930, ils enquêtèrent sur l’affaire Stavisky et le meurtre des frères Roselli, antifascistes italiens. Il semble que les Brigades mobiles aient collé au plus près de l’actualité de leur époque.
C’est sans doute cela qui a pu permettre à Dssailly, malgré un matériau parfois fragile au départ, d’élaborer des scénarios fort divers, de 1907 à 1930 environ. Entre fidélité à la vérité historique, et imagination pure… « Il faut violer l’histoire pour lui faire un enfant », disait crûment A. Dumas.
Les personnages et les acteurs.
Pour assurer une large audience à cette série populaire, il fallait des personnages attachants, qui rendent l’identification ou l’admiration possible… Là aussi on a envie d’invoquer Dumas et les trois mousquetaires : le commissaire Valentin et ses hommes, les inspecteurs Pujol et Terrasson, sont unis par des liens d’amitié plutôt que d’obligation hiérarchique, comme Aramis, Porthos, d’Artagnan… Bonne humeur et vannes sont au rendez-vous… De plus, tout en étant très proches, les personnages sont complémentaires.
Valentin (J.-Cl. Bouillon) représente l’idéal du flic travailleur et intelligent. Idéaliste, il croit en la justice et ne se laisse jamais corrompre par les malfrats, ni impressionner par les hommes de pouvoir. Véritable acteur, il lui arrive de se déguiser en mondain ou en ripoux pour le besoin d’une mission. Beau gosse, il utilise son charme dans les enquêtes ; Bouillon qui interprète le personnage recevait régulièrement, paraît-il, des lettres d’admiratrices. Extrêmement rusé, Valentin n’hésite pas à user de stratagèmes retors, comme par exemple lorsqu'il insère de fausses informations dans la presse… Cela ne l’empêche pas d’être un bon camarade et de rire volontiers avec ses hommes.
Alors que Valentin représente le chef naturel, pourrait-on dire, ses deux hommes, les inspecteurs Pujol et Terrasson représentent deux pôles opposés du peuple français : le nord et le sud, la ville et la campagne.
Pujol (Jean-Paul Tribout) est le type même du populo parisien, sorte de voyou des banlieues qui aurait bien tourné… Il compense un physique un peu gringalet par un esprit vif et un bagou intarissable. C’est lui qui se charge des filatures et des infiltrations dans le milieu. Comme Terrasson le dit dans un épisode, Pujol a toujours rêvé de voir comment ça se passait « de l’autre côté ». Tête brûlée, Pujol est souvent en mauvaise posture. Son intérêt pour les femmes est inversement proportionnel à son adresse pour leur faire la cour… et il se trouve souvent gratifié d’une gifle ou d’un commentaire déplaisant. Pujol est un vrai maniaque du déguisement, son préféré étant celui de l’apache (foulard, casquette, costume d’ouvrier).
Terrasson (Pierre Maguelon), comme son nom l’indique, représente au contraire l’homme de la terre, de la campagne. Son accent lui assigne sans ambiguïté une origine méridionale. Il est infatigable, doté d’une force physique prodigieuse : ainsi, lorsqu’une porte est fermée à clef, Valentin a coutume d’appeler : « Terrasson », pour que celui-ci la force. Mais le colosse sait aussi se servir de son cerveau. Il adore les techniques modernes, relève les empreintes digitales, et même invente dans un épisode… le portrait-robot! Terrasson est aussi sensible que Pujol au charme féminin, mais néanmoins beaucoup plus fleur bleue: la preuve, il finira par se marier !
On ne peut pas ne pas citer le divisionnaire
Faivre, joué exquisément par François Maistre. C’est un homme dur et autoritaire, pour ne pas dire un tantinet sadique, et par là même très drôle. Lors de la première mission de
Valentin, il dira : « ce sera votre premier succès, ou votre dernier échec ». Son leitmotiv est : "Pas de fiasco!" L’un de ses passe-temps favoris consiste à surgir
dans la salle de gymnastique au moment de la pause, et de demander à ses hommes s’ils veulent une tasse de thé et des petits gateaux…
Sous des dehors impitoyables, il est secrètement inquiet pour la sécurité de ses subordonnés, qu’il aime comme un père. Maniaque et ordonné à l’excès, il a des tics caractéristiques :
il joue sans cesse avec deux boules et a toujours une petite rose sur son bureau. Son grand regret est d’être cantonné dans un poste de commandement et de ne pouvoir prendre part personnellement
aux opérations « Vous vous imaginez que j’ai toujours eu le c… posé sur une chaise », s’exclame-t-il, indigné, à Valentin. Enfin, Faivre est un homme de poids et d'influence, un peu
comme M. de Tréville dans les Trois Mousquetaires. Il connaît personnellement Clémenceau, et ses relations vont jusqu’au haut clergé… il ne manque
jamais de signaler à ses hommes la dimension politique de leur investigations (« Je saute et vous avec »).
Le Brigades et l’histoire.
Ce qui fait le charme des Brigades, c’est qu'elles ne sont pas uniquement une
série policière, mais peut-être avant tout une série historique. Desailly a voulu évoquer, dans ses scenarii, ces années de fracture du début du XXe siècle, où l’on bascule d’un monde dans
l’autre, dans des bouleversements scientifiques, sociologiques, civilisationnels.
La portée historique de chaque épisode est évoquée dans le pré-générique de chacun d’eux par un prologue. Celui-ci est une introduction historique brève mais éclairante, qui permet d’ancrer la
fiction dans le cadre de l’histoire. Lors de ce prologue défilent des illustrations au style délicieusement désuet, dans le goût un peu théâtral de ce que l’on pouvait voir à la une de L’Illustration, et autres journaux du début du siècle… Une idée géniale, si vous voulez mon avis.
On peut faire un bref inventaire des thèmes historiques abordés :
-les attentats anarchistes (Nez de Chien, Le défi)
-l’émancipation des femmes (Le temps des garçonnes, Les demoiselles du Vésinet, Lacs et entrelacs).
-les débuts de l’aviation (Les vautours).
-les prodromes de l’ère atomique (Le village maudit).
-les perversions et autres joyeusetés psychologiques cataloguées par Freud et alii (L’homme à la Casquette).
-les sectes d’illuminés, alors aussi nombreuses qu’aujourd’hui (Les cavaliers de l’Apocalypse, L’auxiliaire).
-la doctrine de la pureté raciale et la montée du fascisme (L’auxiliaire, Réseau Brutus).
-L’importance croissante de la presse dans la vie publique (L’ère de la calomnie)
Desailly n’hésite pas à disséminer des références à une actualité plus récente. Ainsi, l’un des personnages de La confrérie des loups, un perceur de coffres, s’appelle… Spagiari !
Une série multi-genres.
Ce qui est fascinant aussi, c’est la pluralité des genres qui sont convoqués : pas seulement l’enquête policière type, mais aussi la référence à d’autres genres filmographiques ou littéraires.
-ainsi, « Don de Scotland Yard » met les brigades aux prises avec un alter ego d’Arsène Lupin Tony Bennett.
-deux épisodes au moins ont trait au fantastique : le Vampire des Karpates et le Village Maudit.
-plusieurs épisodes enfin évoquent les films d’espionnage (Les filles de l’air, Collection 1909, Les anges de l’Apocalypse).
Le ton des brigades.
Il est très varié. Il y a des moments d’angoisse, notamment quand Pujol ou Valentin se font enlever par leurs ennemis…. Du suspense, toujours. Mais souvent l’ambiance est à l’humour. L’épisode le plus drôle de la série est sans doute Les demoiselles du Vésinet, où deux suffragettes d’un âge respectable prennent en otage un homme politique pour obtenir le droit de vote des femmes… Du grand art. Le duo comique Pujol-Terrasson, le petit futé hâbleur et le grand taciturne qui n’en pense pas moins, fonctionne particulièrement bien, de même que celui formé par Valentin et Faivre (le subordonné débordé et le chef irascible).
Bref.
Cette série cultissime fut trop tôt arrêtée, puisqu’une septième saison était prévue qui ne fut pas tournée. En tout cas, l'intégralité de la série est disponible en DVD chez TF1
vidéo, il ne faut pas la manquer. La bande originale est elle aussi facile à trouver, chez Play-Time (1992). Les musiques de Claude Bolling sont parfaites.
Si vous ne connaissiez pas encore les Brigades, vous savez donc ce qu'il vous reste à faire.
Lire.
Histoire et dictionnaire de la Police, éd. Bouquins.
Les Brigades du tigre (le livre): je crois qu'il y a plusieurs tomes parus. Un tome par saison, avec une novélisation des scénarios de Dessailly par le maître lui-même. J'ai chiné dans
un vide-grenier le tome I "La main noire", aux éditions Nathan, 1976, pour un euro je crois... Il contient six nouvelles correspondant aux 6 épisodes de la première saison.
Photos.
Le magazine des séries, une mine d'informations et de photographies, qui a bien voulu me prêter nombre de ces images.
Les photos NB proviennent du livret de la BO chez Play Time.