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La légende des géants ne se limite pas à des lieux secrets. Elle a aussi donné lieu à des œuvres diverses, particulièrement aux périodes maniériste et baroque (XVIe-XVIIe siècle). En guise de prolongation de mon article sur le roc de Peyremaux et ses géants, j’évoquerai rapidement plusieurs exemples.
Le roc de Peyremaux nous raconte l’histoire d’une montagne formée par un géant enseveli sous un tas de pierre. Or le motif du géant enseveli sous une montagne, ou transformé en montagne innerve profondément ces deux périodes de l’art occidental. Nous verrons rapidement trois pratiques, qui nous plongent dans un climat d’irréalité et de fantastique de plus en plus fort : 1. la représentation de la punition du géant. 2. la métamorphose du géant en Montagne. 3. la métamorphose d’une montagne réelle en géant.
On se plongera ainsi dans le climat de la Renaissance et du début de l’ère moderne, marqué par des révolutions de la vision de l’homme et du monde, et une certaine inquiétude…
1. La représentation de la punition du géant.
Dans la légende de Peyremaux, les deux géants sont punis de leur démesure en étant ensevelis sous un tas de pierre. De même, le géant a pu symboliser dans la mythologie classique les forces aveugles et désordonnées en lutte contre l’ordre divin.
« Le ciel ne fut pas plus que la terre à l'abri des noirs attentats des mortels : on raconte que les Géants osèrent déclarer la guerre aux dieux. Ils élevèrent jusqu'aux astres les montagnes entassées. Mais le puissant Jupiter frappa, brisa l'Olympe de sa foudre; et, renversant Ossa sur Pélion, il ensevelit, sous ces masses écroulées, les corps effroyables de ses ennemis. (Ovide, Métamorphoses, Livre I) »
Un autre passage des Métamorphoses, au livre V, évoque le châtiment de certains des géants, restés ensevelis vivants sous leurs montagnes :
« L’île immense de Tinacrie a été jetée sur les membres d’un géant ; elle couvre, l’écrasant de son énorme poids, Typhée, qui avait osé aspirer au céleste séjour […] Lilybée pèse sur ses jambesn l’Etna accable sa tête […]. »
Le corps englouti du géant manifeste la punition de l’ordre divin, en même temps qu’il fournit une explication mythique des la formation des reliefs et des phénomènes tectoniques (volcans, tremblements de terre).

Jules Romain, dans le Palais du Té, résidence qu’il a décoré pour le duc Frédéric de Gonzague, a illustré, dans un style maniériste et torturé, la fable ovidienne des géants (1526-1534). Les
ennemis des dieux croulent sous les monceaux de montagne, détachés par les foudres de Jupiter. En accord avec la légende Ovidienne, les géants sont difformes, aux traits grossiers, suggérant,
dans une époque attachée à la physiognomonie, un caractère violent et brutal. La scène était conçue dans un exprit illustionniste, de manière que le spectateur ignore, par la juxtaposition de
rochers peints et de rochers réels, où s’arrête la réalité et où commence la représentation.
Il est dit que cette fresque avait une signification politique. En faisant représenter la punition des géants, le commanditaire, Frédéric de Gonzague, entendait marquait sa fidélité à l’empereur Charles Quint (alias Jupiter).
Dans le même ordre d’idée, mais plus tardif, nous rencontrons dans les jardins du château de Versailles un Encelade, titan enseveli sous sa montagne, et qui là aussi est le symbole de la vengeance du pourvoir (divin, royal) sur les forces désordonnées.
2. Métamorphose du géant en montagne
Mais il arrive que le mythe étiologique (des causes) du géant fondateur de montagne se dégage du cadre ovidien d’un monde créé par la conquête de l’ordre sur le désorde, des dieux sur les géants. Dans ce cas, les artistes représentent le lien intime entre le géant et la montagne, mais sans nécessairement appeler à une idée de punition.
De telles représentations s’inscrivent aussi dans le courant maniériste, dans la mesure où elles semblent transgresser la limite entre l’humain et le minéral.
C’est le cas de l’Apennin de Jean de Bologne, sculpture en briques, pierres et mortier présente dans les jardins de Pratolino (vers 1580). La statue est de dimensions colossales, digne d’un géant : une douzaine de mètres. La tête du géant habitait un appartement dont les yeux étaient les fenêtres.
Mais ce qui nous intéresse au premier chef avec l’Apennin, c’est la parfaite osmose, ou métamorphoses entre le corps du géant et le minéral. Barbes et cheveux se figent en concrétions tandis que le bas du corps est déjà englué dans la matière rocheuse.
D’après Jurgis Baltrusaitis, Jean de Bologne eut un imitateur français en la personne de Salomon de Caus, l’ingénieur génial qui mit presque au point (c’est largement méconnu) un premier prototype de moteur à vapeur. Caus était un hydraulicien qui voulut intégrer aux figures des montagnes en forme de géants des fontaines, pour accroître l’illusion d’une parfaite transformation de la figure humaine en paysage (1615).
3. Métamorphose de la montagne en géant.
Malgré le caractère à la fois virtuose et échevelé de ces oeuvres, on n’a pas encore atteint le sommet de la spéculation. Il s'agit désormais non plus de représenter un géant métamorphosé en montagne, mais de voir une figure humaine colossale dans une montagne réelle… Celle-ci est présentée dans un ouvrage du jésuite Athanase Kircher, China Illustrata. Une des planches nous présente une montagne en effigie de géant. Kicher était un savant de cabinet, qui se fondait sur le témoignage de missionnaires de son ordre pour composer ses livres. En cette occurence, c’est le père Martini qui a rapporté l’existence de cette effigie gigantesque, sans pouvoir d’ailleurs dire si elle était naturelle ou artificielle. Elle représenterai Fe, un dieu local (« idolum FE »). L’illustration montre aussi un visage sur le côté droit de la montagne.
Ceci ne doit pas paraître aussi absurde qu’il y paraît. Au XVIIe siècle, dans les cabinets de curiosité, on collectionnait jalousement les pierres figurées ou gravées, trouvées dans la nature, et dans lesquelles on trouvait des représentations de paysages, d’animaux, d’humains. A l'époque baroque, le rocher avait encore, même pour certains scientifiques, une vertu plastique et représentative.
De même, à l’époque de Kircher, on pouvait encore croire « scientifiquement » à l’existence passée de géants, comme le montre son Mundus Subterraneus, où l’on voit illustrés les tailles respectives de plusieurs géants. De telles reconstitutions étaient faites à partir d’ossements de grande taille, peut-être ceux d’animaux préhistoriques dont on ignorait alors l’existence.
En bref…
Tout cela pour dire que la légende du géant faiseur de montagne, d’origine mythique et religieuse, a inspiré et l’art et la spéculation. Sans doute faut-il y voir un de ces invariants de l’imagination humaine.
Liens.
Sur le palais du Té à
Mantoue.
Baltrusaitis, sur Salomon de Caus.