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Depuis des siècles, mystiques, chercheurs de trésors et historiens imaginatifs cherchent le trésor du Temple de Jérusalem. Certains font même des spéculations eschatologiques à ce sujet. Si bien que c’est devenu un thème rebattu dans la fiction.
Mais qui chercherait le trésor du Temple dans la réalité ? Des marginaux, des originaux, des rêveurs ? Eh bien non, au cours du XIXe siècle, c’est toute la ville de Carcassonne, son bibliothécaire et ses notables en tête, qui se lança à la recherche du trésor dans les murs de la vieille cité audoise.
Je dédie cet article à Anne Laure, spécialiste des chasses au trésor en tout genre !
« Le plus grand dérèglement de l’esprit,
c’est de croire les choses parce qu’on veut qu’elle soient ».
Bossuet
I. La légende du trésor chez les historiens anciens.
Une théorie prétend que le trésor du temple de Jérusalem, volé par les Romains lors de son sac en 70, fut récupéré par Alaric I, roi des Wisigoths, lors du sac de Rome en 410, et que de là il fut conservé par ses descendants. En 507, à la bataille de Vouillé, Alaric II est défait par Clovis, et les Wisigoths se réfugient à Carcassonne.
Voici ce qu’on lit dans le De Bello Gothico de l’historien Procope sur le récit du siège de Carcassonne :
« [Les Francs] investissent étroitement la ville de Carcassonne, ayant entendu dire qu’elle renfermait les richesses impériales que le vieil Alaric avait emportées lorsqu’il eût pris la ville de Rome. Parmi ces richesses se trouvait, dit-on, une bonne partie du précieux mobilier de Salomon, lequel était orné de superbes pierreries, ce qui était une chose très belle à voir. Les Romains avaient autrefois apporté ce mobilier de Jérusalem ».
Selon d’autres sources, le trésor aurait transité ensuite à Ravenne, en Italie, pour ensuite revenir à Tolède.
Le récit des historiens anciens laisse des blancs : il n’est pas dit que, lorsque les Arabes pillèrent Tolède, il y trouvèrent les trésors du temple de Jérusalem, à savoir le chandelier à sept branches, etc… De ce fait, il devenait plausible pour un esprit prévenu en tout cas, que le trésor du temple soit effectivement resté à Carcassonne.
C’est sur ces quelques lignes que se fondent la théorie qui suppose que le trésor du temple est caché à Carcassonne. Un texte unique, et un échafaudage d’hypothèses…
Les spéculations de Guillaume Besse.
Un des premiers historiens de Carcassonne, Guillaume Besse, publie en 1645 son Histoire des Antiquités et des Comtes de Carcassonne. Il s’aide de l'étymologie et des historiens anciens pour conclure que le trésor des Wisigoths était enfermé dans la tour dite du Trésau :
« La tour qu’ils bâtirent exprès, pour remettre tous ces trésors, est elle-même que nous appelons encore la tour du trésor, à raison de quoi cette ville s’acquit le titre de Gazagothorum, c’est-à-dire « trésor des Goths ». »
Besse rapporte une autre tradition :
« Nous tenons portant une autre tradition, que les Goths effrayés de la venue d’Attila roi des Huns en ce pas, jetèrent une grande partie de cet insigne trésor dans le puits de la ville, qui est une des vielles pièces qui se puisse voir : mais comme il est inépuisable on n’a jamais pu en retirer rien ».
Il est à noter que Clovis est remplacé par Attila.
Naissance d’une tradition populaire.
Les spéculations de Besse ne vont pas sombrer dans l’oubli, mais peut-être s’intégrer à la tradition populaire, où elle subsisteront jusqu’au milieu du XIXe siècle.
Firmin Jaffus, bibliothécaire de Carcassonne et historien amateur, prétend en 1868 avoir recueilli deux traditions relatives au trésor des Wisigoths. La première suppose qu’il a été jeté dans le puits, la seconde qu’il a été caché dans la Tour du Trésau.
On peut supposer que ce qui était chez G. Besse les deux phases d’un même récit (les Wisigoths entreposent le trésor dans la Tour puis le jettent dans le puits lors du siège) n’est plus compris comme un récit cohérent, mais comme deux hypothèses sont exclusives l’une de l’autre (le trésor était soit dans la Tour, soit dans le Puits).
II. La chasse aux trésors.
El sueño de la razón produce monstros
Goya.
Nous n’avions assisté jusque-là qu’à des hypothèses d’historiens et à des spéculations. Quoique échevelées, elles n’avait débouché sur rien… Mais le XIXe siècle, époque « pratique et moderne », va passer à l’acte… et chercher effectivement le trésor dans la réalité.
L’expédition de 1808.
Il y eut donc une première expédition à la quête du trésor. Elle fut menée à l’instigation des notables de la ville. Ceux-ci surent gagner à leur cause Champagne, l’architecte municipal. Il explora le puits, mais n’y trouva rien…
Les fouilles de 1832.
Les chercheurs de trésors ne s’avouèrent pas vaincus pour autant. Moins de 25 ans plus tard, les voici lancés à nouveau à l’assaut du grand puits. Magnifique aveuglement et déni de la réalité ! On prétendit que, la première fois, le puits n’avait pas été curé dans de bonnes conditions. Peut-être le trésor était-il encore là, gisant sous quelques mètres de vase… Pas davantage de succès !
Les théories de Firmin Jaffus.
Croirait-on que ces fiascos aient découragés les chercheurs de trésor ? Eh bien non ! Vers le milieu du XIXe siècle, Firmin Jaffus, bibliothécaire de Carcassonne, reprend les recherches. Voici ses théories.
Le trésor n’a jamais été jeté dans le puits, c’est une fable ridicule. Le trésor n’a jamais été dans la tour du Trésau, qui a été construite par Philippe le Bel plusieurs siècles après les Wisigoths. Par contre, dit Jaffus, pourquoi ne pas penser que le trésor a été enseveli dans les caves de l’ancien château ?
Hypothèse encore plus gratuite que les autres… Car enfin, si Besse se trompe sur l’emplacement du trésor, pourquoi ne se tromperait-il pas non plus sur la présence du trésor de Jérusalem à Carcassonne, attestée par le seul texte de Procope ?
Bref…
Comme toutes les légendes de trésor, celle-ci se construit sur un enchaînement d’hypothèses. A chaque stade de la spéculation, pour dissimuler les carences de la version antérieure et maintenir intacte la croyance en l’existence du trésor, on introduit de nouvelles hypothèses.
C’est la parabole des aveugles…