Le site non officiel du Pays Cathare et du Languedoc (Aude, Haute-Garonne, Tarn, Ariège). Plongez dans la nature, l'histoire et la légende du Sud.
Des gentilhommes-verriers, il y en avait dans le territoire actuel du
Tarn (Sorèze, Arfons, Saint-Amans, Forêt de la Grésigne), celui de l'Ariège (montagnes du comté de Foix), et jusqu'à la Margeride.
Leur âge d'ora duré approximativement du XVe siècle au XVIIIe siècle.
Leur histoire fascinante a tous les ingrédients pour plaire : fours cachés au plus profond des forêts, habileté technique prodigieuse, secrets de fabrication du verre, ascension sociale,
stratégies matrimoniales... Leur vie ne fut pas toujours facile, notamment en raison des persécutions religieuses.
Des recherches historiques récentes, le musée de verre de Sorèze, aussi bien que des photographies des vestiges du four verrier de Saint-Amans-Soult, guideront notre découverte...
Les origines

C'est bien connu, sous l'Ancien régime, les nobles n'avaient pas le droit d'exercer un travail manuel, fonction qui était dévolue aux bourgeois ou
paysans. Toutefois, le noble art du verrier était ouvert aux gentilhommes. Alors comment expliquer qu'il existe des gentilhommes-verriers ?
Une légende a longtemps existé pour rendre raison de cette bizarrerie. C'est en quelque sorte un mythe fondateur. Sous saint Louis, des nobles ruinés par les Croisades auraient obtenu
le droit de travailler le verre, peut-être d'après des techniques rapportées d'Orient. Toutefois, il faut attendre des documents de 1312, un édit de 1436 et une charte royale de 1438 pour
voir attestée, pour la première fois, la corporation.
Les gentilhommes se réunissaient parfois à Sommières et à Carcassonne pour se rencontrer et renvendiquer leurs titres de noblesse.
La vie quotidienne des verriers
Elle était plutôt dure, et pour les gentilshommes-verriers, et pour leurs ouvriers.

Privilégiés ?
En tant que nobles, les gentilshommes-verriers disposaient de certains privilèges: ils étaient exemptés de taxes sur leur productions, et d'impôts sur leurs biens, lors des ventes de la
production (blé, bétail).
Les gentilhommes-verriers utilisaient les revenus de leurs activités pour investir dans le terre, notamment en achetant des métairies, ce qui a pu leur conférer un certain pouvoir à l'échelon
local.
Les règles de la corporation
Il existait de multiples interdits internes à la corporation des verriers: transmission de père en fils, interdiction de prendre un ouvrier non noble, interdiction de vendre directement sa
marchandise, obligation de déplacer ses fours tous les cinq ans...
Ce qui apparaît à l'évocation de ces interdits, c'est que les secrets des verriers étaient jalousement gardés. On ne pouvait transmettre l'art de verrerie qu'à une personne noble, et justifiée de
noblesse devant le viguier de Sommières.
Le labeur
Les ouvriers verriers étaient employés pour une durée de six mois, ils vivaient donc d'une autre activité le reste du temps. Le labeur était pénible. Il avait lieu autour des fours,
abrités sous un bâtiment, la halle. Dix à douze heures de travail par jour, la chaleur à l'intérieur et le froid dehors...
Dans la Montagne noire, les gentilhommes-verriers employaient également des métayers. responsables d'une ferme (métairie), ils étaient payés moins cher que leur
ouvriers-verriers, vaquaient aux travaux subalternes mais nécessaires, comme par exemple la coupe ou le transport du bois destiné à alimenter les fours de verriers. Certains métayers
étaient polyvalents et chargés de veiller sur les fours, en parallèle à leur travail à la ferme.
La religion
Beaucoup de gentilshommes-verriers ont embrassé la Réforme, tout en étant fidèles au roi, ce qui leur a valu pas mal de tracasseries... Certains ont même payé au prix fort leur intégrité, en
étant envoyés aux galères après la révocation de l'édit de Nantes, dans les familles de Robert et Grenier notamment. Les épouses étaient condamnées à la réclusion à vie et à la confiscation
de leurs biens.

Caisse de secours
Peu de gentilhommes-verriers devenaient riches. Certains, comme Abraham de Robert, arrivaient à acheter des métairies et acquérir des biens. Cette réussite exceptionnelle fait figure
d'exception. D'autres, au contraire, finissaient ruinés ou vivaient chichement.
Autre aspect de l'organisation des verriers qui semble très novateur, la caisse de secours permettait aux gentilhommes-verriers tombés dans l'indigence de survivre. Un des
gentilhommes-verriers fut ainsi soutenu "jusqu'à un âge très avancé".
Une grande famille: les de Robert
C'est une des familles de gentilshommes-verriers les plus illustres. D'après les recherches de M. Blaquière, ils étaient fortement implantés dans la région du Lauragais et de la Montagne noire.
Ainsi, la famille d'Abraham de Robert, un des patriarches de la dynastie, étendait ses possessions sur les deux versants de la montagne: versant septentrional avec Sorèze et Arfons, mais
versant méridionnal avec Verreries-de-Moussans, et jusqu'en Ariège.
Le travail du verre
Les fours étaient actifs pendant six mois dans l'année, période connue comme la "réveillée" ou la "campagne".
Four de verrier, près de
Saint-Amans-Soult
Les ingrédients du verre
Ce sont principalement le sable (la silice) d'une part, et les oxydes de sodium et de potassium (soude et potasse) d'autre part.
Les oxydes étaient obtenues par combustion des plantes (souvent les fougères) sur un terre-plein, non loin des fours. Le sable était généralement extrait d'un ruisseau ou d'une rivière proches du
lieu de fabrication.Le verre cassé entrait également dans la composition des objets produits. En effet, il avait la propriété de produire un verre fin, sans bulles, ou d'accroître la
résistance.
C'est la fougère qui donnait au verre de la Grésigne ou de la Montagne noire sa belle couleur bleutée...
La fabrication du verre
Les fours des verriers était construits dans les bois, où se trouvait bien entendu le combustible nécessaire. Les fours étaient disposés sous une "halle" des forme carrée, de 11 mètres de côté.
On y aménageait trous fours: un four de travail, un four de refroidissement, et un four de dilatation.
Les creusets pour le verre fondu et les cannes pour souffler le verre existaient depuis l'époque romaine.
Four de verrier près de
St-Amans-Soult
Querelles sur le bois
Les verriers avaient besoin de beaucoup de bois, et il semble qu'on les ait souvent accusés d'empiéter sur les bois communaux ou les bois appartenant au roi. Pour ne pas arranger les choses, les
verriers négligeaient la plupart du temps de replanter là où ils avaient arraché, en contradiction avec les ordonnances royales : c'est ainsi que plusieurs forêts auraient
disparu... Il faut dire que le bois était une richesse véritable, et convoitée alors par diverses corporations. Les verriers n'étaient sans doute pas les seuls à exploiter à outrance la forêt, et
pourtant ils étaient les seuls à être punis, ce qui est évidemment injuste.
Les objets produits
Un verrier pouvait souffler jusqu'à 350 petites pièces par jour ! Ils créaient parfois des objets étonnants, comme des flacons destinés aux parfumeurs et des pots à onguents pour les
apothicaires. Toutefois, la plupart du verre produit était utilitaire (bouteilles, gobelets, lampes).
En Bas-Languedoc, on a pu fabriquer des cloches à melon, des tuiles en verre, des boutons. Il sortait des verreries de la Grésigne toutes sortes d'objets en verre: gobelets, carafes,
huiliers, burettes, pots à confiture, biberons... A la verrerie des Pradels, "quartier d'Arfons", on confectionnait des bocaux,
des mesures à huile (photo ci-contre), des bouteilles dont le bouchon servait de verre à pied, et tant d'autre merveilles en verre bleuté... Les
marchands se chargeaient de vendre le verre au loin: ainsi, la production des Verreries des Pradels était écoulée jusqu'en Ariège et dans les Pyrénées.
(Photo:
Mesure à huile en verre, provenant de la verrerie d'Arfons.
Photo de Denis Estève, dans les actes du colloque de Sorèze, voir bibliographie)
La fin des gentilhommes-verriers
Elle est due à plusieurs facteurs.
-L'Ancien régime
Le pouvoir central, dès Louis XIV, cherche à réduire les privilèges des gentilshommes-verriers en contrôlant leur utilisation du bois et en leur imposant des amendes. Cette politique pouvait
aller jusqu'au harcèlement, avec la défense d'installer de nouveaux fours verriers.
-Persécutions religieuses
Huguenots, les gentilhommes ont eu à souffrir de nombreuses contrariétés de la part des autorités. Certains ont abjuré, d'autres ont pratiqué en secret, d'autres
ont gagné le Refuge.
-la Révolution
Si certains s'engagèrent dans le mouvement révolutionnaire, d'autres immigrèrent comme nobles. Et la Révolution mit fin aux privilèges dont jouissaient les verriers.
-Absence de modernisation et concurrence du Nord de la France
Au XVIIIe siècle, les verriers de Grésigne ont continué à fabriquer du verre bleu, alors que le verre blanc était à la mode.
Contrairement aux verreries du Languedoc, les verreries du Nord de la France ont su s'adapter à la révolution industrielle naissante, dès la fin du XVIIIe siècle, en installant des fours à
charbon et en mécanisant leur production. Production à coûts moins élevés, donc concurrence déloyale...

Bref...
Les photos de cet article ont été prises sur la route forestière des fours à verre, près de Saint-Amans-Soult, dans la Montagne noire tarnaise.
Pour aller plus loin, je vous conseille les ouvrages suivants, d'où je tire la matière de ce petit article.
Yves Blaquière, le Souffle du Verrier.
Actes du colloque de Sorèze-2001 (Anne-Marie Denis éditeur). Disponibles au musée du verre de Sorèze (Tarn).
-Tome I: Collectif, Le Verre
-Tome II: Yves Blaquière, Abraham de Robert et les siens.
Il faut aussi visiter le musée du verre de Sorèze, qui renferme des trésors provenant des ateliers languedociens, et
faire le parcours aménagé à Saint-Amans Soult, qui permet d'admirer un four de verrier.