Le site non officiel du Pays Cathare et du Languedoc (Aude, Haute-Garonne, Tarn, Ariège). Plongez dans la nature, l'histoire et la légende du Sud.

Il se dressent comme d'étranges sentinelles au milieu de la garrigue, ces deux murs de pierre sombre. La toiture qu'ils soutenaient s'est depuis longtemps effondrée.
Depuis, la voûte de Saint-Michel de Nahuze, c'est le ciel...
J'ai visité bien des chapelles de hauteur, mais celle-ci reste gravée dans ma mémoire. Le lieu est tellement extraordinaire qu'il a de tout temps frappé les imaginations. Objet de légendes,
il a longtemps été le but d'un pèlerinage. Voici ses histoires, simples et grandioses à la fois...
Je précise que je n'ai pas trouvé beaucoup d'informations fiables sur la chapelle ; si quelque visiteur érudit a des renseignements complémentaires ou des références, je lui serai
reconnaissant de me laisser un commentaire.
La Montagne d'Alaric, histoire et légende
On ne peut parler de Saint-Michel sans évoquer la montagne sur lequel le prieuré est bâti, l'Alaric. C'est un massif calcaire typique des Corbières, écrasé de soleil et battu par le vent de
Cers... Seule une maigre garrigue et des pins peuvent y pousser. Les chemins y ressemblent parfois davantage à des amas de cailloux qu'à des sentiers... L'air y est sec, mais parfumé çà et là par
des herbes aromatiques.
La plaine et les premières
pentes de l'Alaric
Cette montagne a un patrimoine riche. Elle est couverte de châteaux et de prieurés. Le château de Miramont (où la légende prétend que mourut jadis le roi Alaric II) fut assiégé durant onze jours
par les troupes françaises lors de la Croisade contre les cathares (Pâques 1210) ; ses habitants, voyant leur cause perdue, filèrent à l'anglaise, ainsi que le raconte avec verve Claude
Marty.
"Les Sudistes abandonnèrent la place par une nuit sans étoiles et s'évanouirent dans la forêt pour rejoindre le Val de Dagne puis au-delà le Termenès où continuait la résistance : un petit
salut encore."
Ailleurs sur l'Alaric, les ruines abondent : c'est l'ancien château de saint-Pierre d'Alaric ; ou encore le site d'une chapelle disparue, dédiée à sainte-Colombe. La montagne est percée de
cavités dans lesquelles la tradition populaire place la tombe du roi des Goths.
Les murs
Après cette présentation de l'Alaric, revenons à Saint-Michel...
Nul besoin d'être un spécialiste d'histoire de l'art pour y voir un témoignage de l'art roman. L'architecture est particulière, faite d'arcatures en plein-cintre englobées les unes dans les
autres, comme enchassées... De petits contreforts soutiennent le mur extérieur, décoré de bandes lombardes ; à l'intérieur, on trouve des piliers et l'on aperçoit le départ d'arceaux,
qui soutenaient peut-être une voûte en berceau (ou une charpente ?). On a vu dans cet architecture la marque de l'art du XIe siècle. L'édifice est orienté est-ouest, il semble donc
légitime d'y voir une église. Peut-être avec une porte principale et une porte secondaire ("porte des morts", menant à un cimetière ?).

Question de mots
"Saint-Michel de Nahuze", cela sonne bien, mais que signifie ce vocable, que suppose-t-il ?
Pourquoi ce prieuré fut-il dédié à Saint-Michel, "chef des armées célestes" ? On constate généralement que les édifices religieux consacrés à cet archange sont situés sur des éminences,
des hauteurs : ainsi, le Mont saint-Michel (VIIIe siècle), ou bien encore le Mont Gargan en Italie (Ve siècle). Notre saint-Michel de Nahuze ne fait donc pas exception, qui domine la plaine.
Quant à "Nahuze", c'est le nom ancien de la partie de la montagne où se trouvait la sanctuaire.
Saint-Michel autrefois
Pourquoi construire en un lieu si escarpé ? On suppose que la plaine était autrefois marécageuse, et qu'en ces temps troublés du début du Moyen-âge, on préférait bâtir en hauteur. Mais qu'était
réellement ce lieu alors ? Un prieuré. Etait-ce une simple église ou un ensemble d'édifices ? Il est difficile de le savoir. Jean Rivière évoque un "centre religieux, agricole, et administratif",
Jean Girou une église de montagne destinée aux hameaux et fermes des alentours (le Congoust, les Ilhes, Argentiers). Certains ont écrit que l'église était desservie par trois moines qui
tenaient une hôtellerie, je n'ai pu vérifier. Elle fut abandonnée à une date indéterminée, lorsque les moines s'installèrent au pied de la montagne, au domaine des Ilhes.
Le pèlerinage
L'église, moins fréquentée, commença dès lors sa lente agonie et, à une date indéterminée, sa voûte s'effondra... Toutefois, jusqu'au milieu du XXe siècle, on y venait en pèlerinage, de Comigne,
Montlaur, Ribaute. Cela se passait aux alentours de septembre ou, selon d'autres sources, en cas de sécheresse. Jean Girou a laissé une brève évocation de la cérémonie.
"L'ascension en plein Cers, sous le soleil de septembre, devait être déjà un sacrifice; dans le sanctuaire en ruine, un petit autel était dressé, couvert des fleurs de l'Aric. Un prêtre
disait les vêpres et à la fin on chantait un cantique..."
Ce cantique ne manquait pas d'humour, jugez-en par vous-même:
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Girou précise que le premier vers "donne-nous de l'eau" était chanté par les femmes, tandis que le coeur des
hommes reprenaient "Barrejada ame de vin". Complémentarité des sexes avantageuse, les hommes se gardant le beau rôle bien sûr !
Quelques réflexions...
Etrange rite, essayons de donner quelques éclairages...
-Sècheresse ?
Ce pèlerinage s'inscrit
dans le cadre plus global des processions et autres manifestations organisées autrefois en Languedoc pour lutter contre la sècheresse. Dans la mentalité d'autrefois, seul le sacré pouvait
remédier à ce désordre, puisque tout mal, comme tout bien, venait du ciel. On trouve mention de ces rituels un peu partout dans l'Aude, l'Hérault, les Pyrénées-Orientales ; ils consistaient
souvent à immerger ou à tremper la statue d'un saint dans l'eau. Certaines années de grosse sècheresse, certaines statues furent même abandonnées dans des ruisseaux par des paroissiens
mécontents !
-Date ?
La date du
pèlerinage "régulier", hors période de sècheresse, semble avoir été septembre (Jean Girou). Comment ne pas voir une sorte de corrélation avec les travaux viticoles , la vigne étant si
importante dans la région ?
-Humour ?
Ce genre de manifestations qui mêlait dévotion et dérision n'était pas rare. Nos
ancêtres prenaient plaisir à déformer plaisamment les paroles des cantiques. Ainsi, "Te rogamus audi nos" ("Ecoute-nous") devenait parfois "tu ronges un os"... Mais ici, quand
les assistants demandaient du vin, ce n'était pas seulement de l'humour, puisque la pluie tant désirée devait effectivement faire pousser la vigne...
La légende de Charlemagne
Enfin, pour finir, la légende de fondation... Bien que Charlemagne ne soit jamais venu dans l'Aude, les légendes du Pays ne cessent de célébrer ses exploits, et ceux de son neveu
Roland. On attribue à l'empereur à la barbe fleurie la fondation de l'abbaye de Lagrasse...
La légende de Saint-Michel se rattache elle aussi à de hauts faits carolingiens. On y dégomme bien sûr du Sarrazin à tour de bras, comme il sied à cette époque belliqueuse, sanglante et
"matamore"... Voici le récit, fait par Jean Rivière.
"Une légende raconte que sous Charlemagne, le comte d'Auvergne, l'abbé de Brioude et quatre
évêques avec aux se rendirent à Nahuze et y fondèrent un monastère en l'honneur de saint Michel. Ensuite l'empereur envoya, pour occuper Nahuze, le comte de Flandres avec deux capitaines et cinq
mille hommes de troupes. Quand ils y furent rendus, ils virent ariver l'armée des Sarrazins, et aussitôt, du haut de Nahuze, avec leurs olifants et de leurs trompettes, ils donnèrent
l'alarme.
Le comte de Flandre descendit de la montagne avec les siens, fondit sur les ennemis en implorant le secours de Dieu, et il y eut une immense mêlée. Deux mille soldats Sarrazins et soixante-dix
capitaines mordirent la poussière."
Simple légende, sans base historique aucune...
Bref...
Des moines de l'époque romane, aux vignerons du XXe siècle, ces murs ont sans doute vu défiler tant de personnages différents. Ils font partie du patrimoine et de la mémoire de ce coin de
Corbières...
Sources
Christiane Amiel; "Ethnographie" (L'Aude, éditions Bonneton).
Jean Girou, Itinéraire en terre d'Aude.
Jean Rivière (Mgr), La Sainteté en Pays d'Aude (art: St. Michel).
Claude Marti, Corbières au Coeur.
Liens
Article de Wikipédia sur Saint-Michel
Article de Wikipédia sur la Montagne d'Alaric