Le site non officiel du Pays Cathare et du Languedoc (Aude, Haute-Garonne, Tarn, Ariège). Plongez dans la nature, l'histoire et la légende du Sud.
Il existe dans une vallée perdue des Hautes-Pyrénées une montagne, couverte de pâturages et de sombres forêts. Sur cette montagne, un col ; sur ce col, une croix taillée, ornée d’un visage
énigmatique. C’est la croix de Béliou. De mystérieuses légendes concernent ce lieu magique, sacré depuis un temps immémorial. Mais avant de les évoquer, gravissons la montagne, si belle en cette
saison printanière…
Le départ du sentier.
On longe un chemin où se trouvent de vielles granges de style régional bigourdan, aujourd’hui rénovées. On entre dans la forêt. Et lorsqu’on croise deux rochers énormes, c’est le signe qu’il faut monter. Sur la gauche, un ruisselet murmure, plein de fraîcheur. Des arbres noueux cachent leurs formes tourmentées sous une couverture de mousse…
Une nature grandiose.
Le chemin qui mène à la croix de Béliou est déjà un émerveillement. Qui dit montagne bigourdane, dit nature exceptionnelle et préservée. Ce sont d’abord des prairies où paissent paisiblement les troupeaux d’ovins ou de bovins. De loin en loin dans ces pâturages, on y trouve d’étranges cercles de pierres. Comme si la nature elle-même avait voulu marquer ces lieux d’un signe d’élection. Des fleurs sauvages poussent là, ainsi que des fougères par milliers.

On poursuit la montée, et l’on approche d’épaisses forêts de hêtres. A l’orée des bois, par temps chaud, on voit parfois une brume naître spontanément de la condensation de l’humidité des
prairies.

Mystérieuses forêts.
A mi-chemin, le paysage de la vallée semble minuscule, tandis que, face à nous s’élèvent de hautes montagnes, parmi lesquelles l’aiguille du Pic du Midi. La montée est abrupte. Les arbres se densifient bientôt, et les feuillus font place aux conifères. Souvent, la brume (fréquente en ces lieux) s'illumine brusquement. Alors, les sombres bois de sapins sont comme transfigurés par un brouillard lumineux...
Dans ces bois, on longe des fourmilières, énormes dômes d’aiguilles de pin. Puis, on atteint le sommet de la montagne. On entre alors dans une clairière, ornée d’un maigre gazon de montagne, et cernée par l’ombre des pins. C’est comme un jardin clos, les contours d’un paradis des cimes serein et solitaire.
La croix n’est pas loin…
Le col et la croix.
La croix de Béliou ne se situe pas en haut de la montagne, mais au niveau d’un col. Plusieurs sentiers convergent en effet à cet endroit. Il s’agit évidemment de marquer d’un caractère sacré un point de passage crucial, qui représente le franchissement de la montagne.
Contraste saisissant. La croix de Béliou, toute blanche, s’élève sur son cairn de pierres noires. Il devait être d’usage, jadis, de laisser une pierre au passage. La croix est presque cachée par l’amoncellement des cailloux… Néanmoins, si l’on s’approche, on distingue bien sa forme grossièrement taillée, dans une pierre calcaire (ou le marbre ?) qui n’est pas la roche de cette montagne-ci. D’un côté, un christ en croix ; de l’autre, un visage énigmatique, rond, aux yeux globuleux.
Le tombeau de Millaris.
Que nous dit la légende sur ce lieu ?
Jadis, lorsque le pays était peuplé par les païens, les Gentils venaient mener leurs troupeaux sur la montagne. Leur chef était un patriarche de mille ans, Millaris. Un jour, une étrange substance blanche et froide se mit à tomber du ciel : la neige, que l’on n’avait alors jamais vue. Millaris demanda à son fils de jeter une boule de neige vers la montagne : mais il l’envoya vers la vallée, c’est pourquoi il neige dans les bas-fonds.
Puis, Millaris fit chercher deux vaches noires attelées, et ordonna à sa tribu de les suivre. Elles s’arrêtèrent là où devaient s’installer désormais les montagnards, dans un endroit qui devait devenir Bagnères-de-Bigorre.
Millaris mort, son corps fut enterré au lieu qui est aujourd’hui la croix de Béliou.

La légende de Mulat Barbe.
On peut rapprocher la légende de Millaris de celle de Mulat Barbe, autre patriarche légendaire de Haute-Bigorre. Lorsque vinrent les premières neiges, on demanda au vieux patriarche ce que signifiait ce signe étrange. Le vieux annonça alors que c’était la fin du temps des anciens dieux, et l’avènement du Dieu unique. Il demanda alors à ses fils de mettre fin à ses jours : il aurait été enterré sur place, près de Gèdre. Après sa mort, ses fils descendirent dans la vallée pour apprendre aux hommes l’art de cultiver le blé.
Un lieu christianisé.
La légende de Millaris, comme celle de Mulat Barbe, indique que les montagnes de Bigorre ont jadis fait l’objet d’une christianisation ; la croix de Béliou également. En effet, selon les folkloristes, elle semble avoir été à l’origine un ancien autel païen. Il est possible que le visage, extrêmement stylisé, renvoie à l’art gaulois, ou bien à l’art gallo-romain. Ce n’est que plus tard que l’autel fut retaillé grossièrement en croix, et que l’on y ajouta l’image du crucifié sur l’autre face. Mais, curieusement, sans détruire l’image de l’ancien dieu…

Les mystères subsistent.
Mais à quelle époque la croix fut-elle retaillée ? Personne ne le saura jamais. Il reste tant de mystères, près de la croix de Béliou et dans les bois environnants… Quelles mains déposent encore un bouquet, de temps à autre, au pied de la croix ?
Le plus grand mystère, au final, c’est ce nom de croix de Béliou. Que signifie-t-il ? Certains ont rattaché Béliou à Abellion, un ancien dieu pyrénéen dont le nom figure sur de nombreux autels votifs d’époque gallo-romaine :
ABELLIONNI DEO (au dieu Abellion).
Ce dieu Abellion pourrait être l’équivalent indigène d’Apollon. C’était en tout cas l’opinion des savants d’autrefois, qui rattachaient Abellion à Bel ou Bélénos, le dieu gaulois de la lumière (Lug étant, quant à lui, le dieu du soleil).
Le grand Pan est mort...
Abellion a disparu avec ses fidèles, Millaris avec ceux qui jadis racontaient son histoire. Toutes ces légendes ont sombré dans les gouffres de l’oubli. Nous pouvons juste évoquer leur souvenir, remuer quelques poussières pour conjurer ces fantômes désormais éteints… Seule reste la croix de Béliou, signe de ces âges défunts. A nous de l’aimer et de la préserver comme un vestige inestimable.
N’est-il pas étonnant que l’image de ce vieux dieu du soleil, Abellion, regarde le Pic du Midi, ce lieu où l’on étudie l’astre du jour scientifiquement, avec des télescopes perfectionnées ? Il y a parfois des coïncidences frappantes…