Le site non officiel du Pays Cathare et du Languedoc (Aude, Haute-Garonne, Tarn, Ariège). Plongez dans la nature, l'histoire et la légende du Sud.
Le 8 Janvier 1800, un enfant nu, voûté, âgé
d’environ 10 ans, est débusqué par trois chasseurs. Il s’enfuit, et réfugie dans la maison du teinturier Vidal, à St Sernin Sur Rance. Il s’est déjà évadé trois fois, depuis qu’une femme l’a
trouvé dans les bois environnants. Il est nu, sale, porte des traces de cicatrices dues à son existence solitaire. Il ne parle pas, se montre farouche, sale, violent parfois. Il renverse la
nourriture qu’on lui sert dans une écuelle, à même le sol, et pétrit des boulettes avec ses mains sales, les roule dans la poussière avant de les avaler.
Envoyé à Sainte Affrique puis à Rodez, il est pris en charge par un certain Abbé Bonnaterre, puis, sa réputation grandissant, le ministre Lucien Bonaparte le réclame à Paris.
Il y est exposé comme un phénomène de foire. Mais il reste sale et sauvage, n’apprend rien, et refuse
tout contact. Le Docteur Pinel déclare qu’il est atteint « d’idiotisme ». Le tout Paris se
désintéresse de lui.
Le Docteur Itard le fait entrer dans son institut pour sourds-muets. Son avis est très proche de celui de Monsieur Pinel :
« Procédant d'abord par l'exposition des fonctions sensoriales du jeune sauvage, le citoyen Pinel nous présenta ses sens réduits à un tel état d'inertie que cet infortuné se trouvait, sous ce rapport, bien inférieur à quelques-uns de nos animaux domestiques ; ses yeux sans fixité, sans expression, errant vaguement d'un objet à l'autre sans jamais s'arrêter à aucun, si peu instruits d'ailleurs, et si peu exercés par le toucher, qu'ils ne distinguaient point un objet en relief d'avec un corps en peinture : l'organe de l'ouïe insensible aux bruits les plus forts comme à la musique la plus touchante : celui de la voix réduite à un état complet de mutité et ne laissant échapper qu'un son guttural et uniforme : l'odorat si peu cultivé qu'il recevait avec la même indifférence l'odeur des parfums et l'exhalaison fétide des ordures dont sa couche était pleine ; enfin l'organe du toucher restreint aux fonctions mécaniques de la préhension des corps. Passant ensuite à l'état des fonctions intellectuelles de cet enfant, l'auteur du rapport nous le présenta incapable d'attention, si ce n'est pour les objets de ses besoins, et conséquemment de toutes les opérations de l'esprit qu'entraîne cette première, dépourvu de mémoire, de jugement, d'aptitude à l'imitation, et tellement borné dans les idées même relatives à ses besoins, qu'il n'était point encore parvenu à ouvrir une porte ni à monter sur une chaise pour atteindre les aliments qu'on élevait hors de la portée de sa main ; enfin dépourvu de tout moyen de communication, n'attachant ni expression ni intention aux gestes et aux mouvements de son corps, passant avec rapidité et sans aucun motif présumable d'une tristesse apathique aux éclats de rire les plus immodérés ; insensible à toute espèce d'affections morales ; son discernement n'était qu'un calcul de gloutonnerie, son plaisir une sensation agréable des organes du goût, son intelligence la susceptibilité de produire quelques idées incohérentes, relatives à ses besoins ; toute son existence, en un mot, une vie purement animale. » (Jean Itard, 1801).
Les différents savants ne seront jamais d’accord : son retard mental est-il dû à son isolement, ou un handicap précoce aurait-il conduit à son abandon ?
Itard s’attache pourtant à sa réinsertion sociale, alors que personne n’y croit.
Son mémoire de 1801 présente ses choix pédagogiques :
1- L’attacher à une vie sociale, en lui rendant la vie plus douce que celle qu’il menait.
2- Réveiller sa sensibilité nerveuse, (bains glacés puis brûlants, émotions vives.) La progression de son éveil sensitif devant développer ses fonctions intellectuelles.
3- Eveiller son esprit en lui donnant des besoins nouveaux afin qu’il les désigne, et en multipliant ses rapports avec d’autres.
4- Lui faire apprendre le langage, considéré non comme une expression de la pensée, mais un déterminant de son élaboration.
L’enfant, sollicité par le médecin, finit au bout de plusieurs semaines à tourner la tête en entendant le son « o » ; Il s’appellera donc Victor.
Il lui faut quatre à cinq mois pour qu’il relie l’audition s’une voix à une personne.
Il ne peut utiliser un mot comme signifiant. Il désigne le mot sur une étiquette
lorsqu’il voit l’objet, mais si celui-ci disparaît, il ne peut en demander avec la même étiquette.
Victor, dont l’intelligence pourtant hors du commun l’a aidé à survivre dans un monde sauvage, n’a pas bénéficié d’un être parlant, (une mère), qui pouvait lui transmettre le langage.
Victor n’apprit jamais à parler. Jean Itard finit par considérer son incapacité, ou son refus de parler, comme un échec personnel.
Victor fut confié à sa gouvernante, Madame Guérin, qui prit soin de lui et le soigna pendant 17 ans, de 1811 à sa mort, en 1828, dans une maison de l’Impasse Feuillantine.
Que retenir de cette histoire ?
Tout d’abord, que les différents acteurs ne sont pas toujours d’accord sur les dates et sur l’interprétation des progrès de Victor. Il a donc fallu se résoudre à prendre le parti du milieu. (Qui n’est pas plus juste pour cela.)
Ensuite, que le professeur Itard, bien qu’animé des meilleurs intentions, créa chez cet enfant des besoins faisant qu’il ne pouvait plus être capable de revenir dans son milieu naturel ; en effet, lui qui ne souffrait auparavant ni du chaud, ni du froid, devint incapable de vivre sans un confort minimum. De plus il perdit sa faculté à trouver de la nourriture.
Mais il ne fut jamais heureux non plus dans la « civilisation ». Il passa toute sa vie de « captif », collé à une fenêtre, regardant les forêts avec désespoir.
Bref, un fort intéressant sujet d’étude…
La question qui se pose alors est : Aurait-il été plus heureux en restant sauvage ? Aurait-il pu toute sa vie supporter sa solitude, et jusqu’à quel âge aurait-il vécu, à l’état de nature ?
Autant de pistes de réflexions qui
demeurent du ressort de chacun…
Hélène.
Merci à Hélène d'avoir accepté d'écrire sur sur ce sujet qui m'intéresse fort, un article substantiel, bien documenté et qui pose les vraies
questions. Faites-donc un tour sur son blog, radicalement différent ! Franc-parler, ténacité, elle a toute ces qualités à la fois, même si cela
embête certain(e)s...
C'est une grande amie pour moi.
Illustrations.
Photos de l'Enfant sauvage, le film de Truffaut.
Diverses photos prises à St-Sernin-sur-Rance, où Victor fut trouvé (elles datent de la fin 2005). La première montre la statue de Victor.
Liens
Les hommes sauvages, légendes et réalité.