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21 novembre 2009 6 21 /11 /novembre /2009 22:21

Une main anonyme du XVe siècle a sculpté dans l'église d'Albinhac cette effrayante figuration de la mort.

Un squelette debout, drapé d'un suaire, tient une hache menaçante... Son ventre fendu laisse voir ses viscères. Les deux jambes, croisées, semblent esquisser une sorte de pas de danse.

Chaque détail de cette statue a une signification. Examinons-la avec attention... Ce faisant, nous évoquerons les danses macabres gothiques dont cette statue est contemporaine, et avec lesquelles elle partage plusieurs caractéristiques.

L'église d'Albinhac

C'est une belle église du gothique finissant, datée par les Monuments historiques du XVe siècle. Elle est dédiée à Saint-Roch. La statue de la mort est à gauche, à l'entrée du choeur. Jadis, la statue était peinte, ainsi qu'en témoigne cette photo ancienne; elle est aujourd'hui totalement décapée. On aimerait savoir si la peinture était un simple badigeon récent ou remontait à une époque ancienne.


La Mort d'Albinhac, état actuel

Origine des danses macabres

Avant de nous pencher sur la représentation d'Albinhac plus en détail, disons quelques mots des danses macabres et de leurs origines supposées...

La représentation des squelettes, figures de la mort, remonte à l'Antiquité. Plusieurs pierres gravées romaines portent ainsi des figurations de squelettes (dessin ci-contre). On se souvient également du banquet où Trimalcion faisait montrer à ses invités un squelette d'argent, dans le Satyriconde Pétrone (premier siècle après Jésus-Christ)... Jurgis Baltrusaitis évoque également des sources orientales. Au Tibet et en Chine, explorés depuis le XIVe siècle par les missionnairs franciscains, il existait une tradition de représentations où des lamas dansaient avec des masques à tête de mort, ainsi que des représentations de génies funéraires sous forme de squelettes.

Plus près du XVe siècle, on évoque comme source directe des danses macabres des textes littéraires et édifiants comme le  Dit des trois morts et des trois vifs (version la plus ancienne datée de 1280). Dans ce dernier poème, des morts sortis du tombeau viennent annoncer à de nobles vivants leur fin prochaine, tout en évoquant leur propre grandeur passée qui n'est que poussière...

Un thème en vogue

Toutefois, si les théories sur l'origine des danses macabres sont nombreuses et souvent hypothétiques, on connaît bien le contexte dans lequel cette forme d'art s'est développée au début du XVe siècle. "Aucune autre époque que le Moyen-âge à son déclin n'a donné autant d'accent et de pathos à l'idée de la mort", dit J. Huizinga. Divers facteurs concourent alors à focaliser l'attention collective sur la dimension périssable et éphémère de la vie humaine. Outre la prédication des frères mineurs franciscains qui rappelle la brièveté de la vie pour appeler à la conversion, il y a alors en Europe un sentiment général, visible dans la littérature, de la fragilité de la vie. Ainsi, déjà au XIIIe siècle, le franciscain Jacopone di Todi écrit

Dic ubi Salomon, olim tam nobilis
vel Sampson ubi est, dum invicubilis.
Et pulcher Absalon, vultu mirabilis,
Aut dulcis Jonathan, multum amablilis?
Dis-moi où est Salomon, jadis si noble
ou bien Samson autrefois invincible
et le beau Absalon, au visage admirable
ou le doux Jonathan, si aimable ?  

 
La puissance, la force, la beauté, la douceur sont également promises au néant.

Le mot "macabre" apparaît au XIVe siècle dans l'espression "danse Macabré", du nom de la première de ces danses représentée à la chapelle des Innocents de Paris (1424, détruite au XVIIe siècle). On ne sait qui était ce Macabré ; était-ce le peintre ou le poète qui rédigea les légendes accompagnant les peintures ?  L'une des plus belles danses macabres est pour moi celle de la Chaise-Dieu.

Mais revenons à notre statue d'Albinhac... Quels points communs la rapprochent des danses macabres ? Voici quelques amorces de réponse.

Un cadavre et non un squelette

Les gravures de la Renaissance (XVIe siècle) et notamment celles de Holbein nous ont habitués à une mort figurée sous la forme d'un squelette (la mort et le laboureur, etc.) . Or, à Albinhac, comme dans les autres danses macabres, on a un cadavre encore couvert de peau et de chairs en décomposition.

La danse

Les jambes de la scupture d'Albinhac sont croisées, un pied appuyé sur le sol et l'autre comme suspendu en l'air, un léger déhanchement... Il semble évident que la figure n'est pas statique. Bien au contraire, elle semble esquisser un pas de danse. On retrouve ce pas de danse avec jambes croisées dans des danses macabres célèbres, par exemple celle de la chapelle de Kermaria-an-Iskuit en Bretagne (commune de Plouha, Côte d'Or; photo ci-dessous). Cela dut d'ailleurs être une gageure pour l'artiste d'Albinhac de travailler ce bloc de pierre tout en longueur en donnant un sentiment de dynamisme, bien plus facile à suggérer en peinture sans doute...


Pas de danse de Kermaria (remarquer la similitude de la position des pieds avec Albinhac)

Notre mort d'Albinhac, bien qu'elle soit seule, semble donc bien la soeur de ces "danses macabres" qui mettent en présence les morts et les vivants. Il faut savoir qu'il existait, parallèlement aux sculptures et peintures, des représentations théâtrales de la danse macabre, comme celle donnée par le duc de Bourgogne en 1449 dans son hôtel de Bruges. La danse macabre était probablement un motif se déclinant en peinture, sculpture, danse, littérature, gravure...

Le  macabre

A l'époque gothique, l'art avait atteint un degré de naturalisme qui rendait la représentation fidèle d'un cadavre possible. De ce fait, les détails macabres abondent. Certaines parties, comme les jambes, semblent avoir été presque épargnées par la décomposition, tandis que la tête et les côtes apparentes laissent déjà deviner parfaitement la structure de l'ossature... Le détail le plus frappant est sans doute ce grouillement de viscères qui s'échappe du ventre. Détail assez atroce, le squelette semble soutenir d'une main ses intestins pour les empêcher de se répandre au sol... L'image est d'une grande force.

Le motif des différents états de décomposition des corps est très présent dans l'art de la fin du Moyen-âge. Des peintures italiennes du XIVe siècle, par exemple, montraient déjà un grand luxe de détails. On peut voir distinctement trois états de décomposition du corps dans cette image du Triomphe de la mort de Pise.

Peintures du "Triomphe de la mort", Campo Santo de Pise (v. 1365)

La hache

 Quel est le sens de cette arme brandie par le squelette ? dans la tradition des Triomphes de la mort, la camarde est armé tantôt d'un arc, tantôt d'une faux... Pourquoi pas une hache après tout ?

Bref

Regarder cette statue, c'est ramener à la vie une époque pleine d'incertitudes et d'inquiétudes... C'est aussi rappeller que c'est toute la grandeur de l'art de faire une image admirable à partir d'une réalité effrayante.

Sources
Johan Huizinga, L'automne du Moyen-âge. 
Jurgis Baltrusaitis, Le Moyen-âge fantastique. 

Iconographie extraite de la base Mémoire des Monuments Historiques

Liens externes
Danse macabre et danse macabré : une approche étymologique.
La mort dans l'art

 

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15 juillet 2008 2 15 /07 /juillet /2008 12:24

 

 Les momies de Toulouse sont des momies naturelles. Contrairement à celles de l’Egypte, ou de l’Europe moderne, elles n'étaient pas obtenues par des techniques d’embaumement, mais par des paramètres physiques comme la nature du sol, l’hygrométrie, la température… Du moins, c’est ce que laissent supposer les témoignages et les études anciennes.

 Le maquillage stupéfiant de B. Karloff, dans La Momie.

Même avertissement que dans le premier article, les gens sensibles et impressionnables sont priés de tourner les talons.

Une explication du procédé ?

Les Cordeliers ont raconté eux-même leur procédé à Anne-M. Petit, une dame qui faillit en 1713 devenir la belle-mère de Voltaire.

"Je demandai à ces bons pères par quel moyen ils pouvaient garantir ces corps de la corruption; ils me dirent qu'ils les enterraient d'abord dans une certaine terre qui en consumait la chair; et qu'après cela ils les exposaient à l'air, et que, lorsqu'ils étaient complètement desséchés, on les rangeait dans le charnier". 
 

Pour les momies des Jacobins, le processus semble avoir été analogue. On a avancé l’hypothèse que la chaux contenue dans le sol des tombes desséchait les dépouilles. En effet, ce serait précisément à l'emplacement des tombes que l’on aurait entreposé la chaux, lors de la construction du bâtiment. D’autres paramètres entraient en jeu. D’après les Voyages du P. Labat, voici comment les moines eux-mêmes s’expliquaient le bon état de conservation des corps des religieux dominicains :

 

« Ces corps doivent leur bon état de conservation tant à la température élevée de ces lieux qu’aux tombeaux de pierre dans lesquels on  renferme les corps après la mort. Les chairs et les entrailles s’y consument peu à peu, et la peau se dessèche. Quand ces tombeaux sont pleins, on ouvre les plus anciens, on en retire les corps, on les expose pendant quelque temps à l’air, et on les expose dans le charnier ».  

 Cloître des Jacobins à Toulouse.

Il y aurait donc eu une alternance de trois phases 1. Exposition à une terre chargée de chaux ( ou plutôt une tombe de pierre creusée dans cette terre) 2.  Exposition à l'air. 3. Conservation dans un local où certaines conditions d’humidité et de température étaient vérifiées.

Ces informations sur la conservation des momies recoupent celles des études menées en 1837 par les médecins Boucherie, Bermont, Gaubert et Pressac sur les momies bordelaises. A Bordeaux, les momies avaient été transportées après la Révolution dans un lieu dont la température était inférieure à la température extérieure, l’hygrométrie supérieure à celle du dehors. La température et l’hygrométrie sont aussi constantes en ce lieu.
Les analyses avec les réactifs ont révélé que la chair des momies bordelaises contenaient une teneur en fer supérieure à la normale, qui pourrait en partie expliquer le bon état de conservation des corps. 

Maintenant que nous avons vu le comment, il faut nous interroger sur le pourquoi : si en effet le phénomène a des causes purement physiques, pourquoi conserver et exposer ces momies aux visiteurs ? Et quelle leçon les visiteurs pouvaient-ils tirer de ce spectacle ?

 

Pourquoi une telle exposition de momies ?

 

Les derniers visiteurs des momies d'avant la Révolution étaient déjà imprégnés de sensibilité romantique, ou d’hypocrisie petite-bourgeoise, pourrait-on dire en étant méchant. Tout en se précipitant avec voyeurisme au spectacle des cadavres, ils exprimaient verbalement un certain dégoût, à l’image du poète Arthur Young :

 

« Si j’avais un caveau bien éclairé, qui conservât l’air et la physionomie, aussi bien que la chair et les os, j’aimerais à y voir tous mes ancêtres, et ce désir serait, je le suppose, préférable à celle-ci qui conserve des difformités cadavéreuses et perpétue la mort ».

 

Mais l’Ancien Régime était beaucoup moins bégueule, et ne répugnait pas à ces expositions de cadavres. Nos ancêtres s’y rendaient même avec un certain cynisme, que l’on peut aujourd’hui trouver déplacé. Au couvent des Cordeliers, les moines faisaient eux-mêmes visiter les dépouilles. Pourquoi ?

 

Un phénomène religieux ?

 

Il y a d’abord peut-être un motif religieux. Il ne s’agissait pas de la part des moines de fournir un divertissement à la galerie, ni de « mépriser le corps » comme on croit parfois, mais d’appeler à une prise de conscience en montrant la brièveté de la vie, la mort inéluctable. Ce Memento mori s’inscrit bien dans les mentalité de l’époque baroque : ne dit-on pas que Bossuet avait un crâne posé sur sa chaire lorsqu’il prononçait son Sermon sur la mort ?

 

Les prédications, les ouvrages de dévotion se présentaient, à l'ère baroque, comme des "miroirs qui ne flattent point", glaces où l'homme voit le spectacle de son inévitable fin.

La tradition des expositions de cadavres dans les couvents ou leurs cimetières (momies à Toulouse, squelettes ailleurs) est un phénomène culturel attesté en plusieurs lieux en Europe à l’époque moderne. En Italie notamment, les arrangements de restes mortuaires forment de macabres spectacles, destinés à rappeler le « Tu es poussière, et tu retourneras à la poussière ». L’ordre franciscain en particulier, qui demandait à ses membres une humilité et un mépris de soi absolu, a édifié, semble-t-il, pas mal de monuments de cette sorte.

 

Un des plus frappants est le cimetière des Capucins, à Rome, dont une photographie figure dans L’art fantastique de Marcel Brion. On y voit une pièce voûtée, dont les murs sont tapissés de crânes. Des motifs circulaires figurent au plafond, dessinés avec des vertèbres et des côtes. Une niche est voûtée de tibias. Quatre squelettes de religieux en pied, encore habillés de leur bure, accueillent le visiteur. A Toulouse, la mise en scène n'était pas aussi impressionnante, mais néanmoins réelle, au vu des textes. C’est peut-être le même esprit, celui du Memento Mori qui inspirait les expositions de momies et les ossuaires.

En outre, il y a un point commun entre l'exposition de momies et le thème artistique de la danse macabre. Dans la danse macabre, les squelettes emportent dans leur sarabande des humains de tous les sexes, les âges, les conditions. De même, à Saint-Nicolas de la Grave, au couvent des Cordeliers, hommes et femmes, laïcs et moines se côtoyaient, indiquant l'égalité de tous dans la mort.


Autres motifs.

 

Il y aussi dans l’exhibition des momies, on peut le supposer, un motif financier. Les riches visiteurs de passage ne pouvaient manquer de donner aux moines quelque aumône, ce qui est toujours appréciable.

 

Il y a peut-être aussi, très simplement, une question de place. Le nombre de tombes étant limité dans les couvents et les instituts religieux, il est possible que l’on eût été périodiquement obligé de sortir les anciens morts pour en mettre de nouveau. C'est d'ailleurs attesté pour le couvent des Jacobins. Or comme les moines ne pouvaient se résoudre, comme certaines municipalités d’aujourd’hui, à jeter des ossements humains à la décharge (je l’ai vu de mes yeux, en quelle époque barbare vivons-nous), il les entreposaient dans des locaux avant de les placer dans des ossuaires. 

 

Enfin, il y aussi la part de la curiosité, humaine ou scientifique, sur le devenir de notre dépouille post mortem… Curiosité qui se mêle parfois de voyeurisme et de cynisme, bien sûr. Mais qui nous pose problème en nous renvoyant à notre propre mortalité.

  

Allégorie de la mort (XVIIe siècle).

J'ai assez parlé. Place à deux romanciers de l’entre-deux guerres, qui se sont réapproprié le souvenir de ces momies Toulousaines.

 

Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit (1927).  

 

C’est à Toulouse, près de l’église fictive de Sainte-Eponine, que Bardamu contemple une exposition de momies semblable à celles d’autrefois :

 

« Avec sa petite lanterne, Madelon et moi,  on les a fait alors sortir de l’ombre les cadavres, du mur, un par un. Ca devait leur donner de quoi réfléchir aux touristes ! Collés au mur comme des fusillés ils étaient ces vieux morts… Plus tout à fait en peau ni en os, ni en vêtements qu’ils étaient….Un peu de tout cela ensemble seulement… En très crasseux état avec des trous partout… Le temps qui était après leur peau depuis des siècles ne les lâchait toujours pas… Il leur déchirait encore ces bouts de figure par-ci par-là le temps… […]

 

Il y en avait dans cette cave des grands et des petits, vingt et six en tout, qui ne demandaient pas mieux que d’entrer dans l’Eternité. On ne les laissait pas encore. Des femmes avec des bonnets perchés en haut des squelettes, un bossu, un géant et même un bébé tout fini lui aussi avec, autour de son minuscule cou sec, une espèce de bavette en dentelle, s’il vous plaît, et un petit bout de layette » (Folio, p. 387-388).

 

Ce texte est magnifique, il faut le lire dans son intégralité. Il suggère un  va-et-vient entre le souvenir des massacres de 14-18 et le spectacle des momies…. Céline étant médecin, il avait pu entendre parler dans ses études ou lectures des momies naturelles de Toulouse de l’Ancien régime. En les transportant dans le cadre d’un début de XXe siècle désespéré, il en fait le symbole du triomphe de la mort.

 

Maurice Magre, Le Trésor des Albigeois (1938).

 

Une ambiance fort différente. Dans ce roman initiatique, Michel de Bramevaque est un médecin du XVIe siècle en quête du Graal. Sa recherche le conduit dans des cryptes fictives de la basilique Saint-Sernin, où Magre place à son tour une exposition de momies, d’anciens moines du couvent :

 

« J’avançai le cierge que je levai dans ma main gauche, et, comme une révélation du repos et du silence de la vie d’outre-tombe, les morts m’apparurent. Ils n’étaient ni inquiétants ni effrayants. C’étaient des arbres humains qui s’étaient séchés. C’étaient des momies tristes. Ils étaient une douzaine bien alignés, avec les mains croisées sur la poitrine, à l’exception d’un seul qui n’avait dû posséder qu’un bras et dont la main unique et très grande avait des ongles tellement longs qu’on était obligé de penser qu’ils avaient poussé après sa mort, en vertu d’un phénomène assez fréquent, mais impressionnant. L’alignement de ces cénobites avait quelque chose de rassurant, car on pensait qu’ils se trouvaient tels qu’ils avaient été placés après leur mort et qu’ils ne s’étaient pas levés, après le départ des vivants, pour étirer leurs os, gravir l’escalier, échanger des regrets de spectres. Il montait de cette salle un parfum inexplicable, nullement horrible, un parfum minéral, pure comme l’essence de la substance éternelle. » (Fasquelle, 1938, p. 211-212).

 

La mort apaisée et confiante de l’homme spirituel : une autre facette de la camarde, directement opposée à celle que nous présente Céline. Du reste, les points communs entre les deux textes sont nombreux : narration à la première personne, le guide qui est une femme, le flambeau qui révèle les cadavres, la localisation toulousaine. Magre se mesure-t-il à Céline ?

 

Bref…

 

Je n’ai esquissé que des débuts de pistes sur ce phénomène étonnant des momies toulousaines. Si vous avez des références ou des infos sur le sujet, votre contribution sera la bienvenue.

 

Bibliographie.

 

Maurice Brion, L’Art fantastique.

J.-N. Gannal, Traité des embaumements,  2e éd., 1841. Disponible sur Google Books. Merci à Anne-Laure de m’avoir signalé cet ouvrage important.

André Rimalho, Lieux et histoires secrètes du Languedoc.

 

Liens.

Le très bon article d’Anne-Laure sur les momies bordelaises. 
L'article précédent sur les momies toulousaines.

 

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15 juillet 2008 2 15 /07 /juillet /2008 12:10

Avant la Révolution, plusieurs couvents de Toulouse conservaient des momies. Il ne s’agissait pas de dépouilles pharaoniques, mais des corps naturellement desséchés des Toulousains qui avaient voulu se faire enterrer dans ces établissements religieux. 

 Affiche du film La Momie, avec Boris Karloff.

L’idée de cet article m'est venue d’Anne-Laure et de son article passionnant sur les momies bordelaises. Hélas, alors que celles-ci existaient encore il y a peu de temps (photo ici), les momies de la Ville rose ont été détruites lors de la Révolution. Je ne peux vous les montrer, mais je les évoquerai par l'intermédiaire des mots des témoins oculaires.

Un second article tentera de percer le mystère de la fabrication de ces momies et du sens que revêtait leur exposition. 

Les personnes impressionnables ou trop sensibles sont priées de tourner les talons. Pour les autres, qu'ils se rassurent. le but de cet article n'est pas de faire étalage de détails macabres, mais d'évoquer cette pratique autrefois bien répandue en Europe, celle de l'exposition des momies dans les couvents. Tout le beau monde affluait alors à Toulouse pour les voir, notamment au XVIIIe siècle. Enquête sur ce phénomène de société de jadis...

 

Les momies du couvent des Jacobins (dominicains).

 

L’Eglise et le cloître des Jacobins existent encore à Toulouse ; les joyaux en sont le musée, le « palmier » (pilier et voûtes gothiques de la nef) et la châsse de Saint Thomas d’Aquin.

 
Eglise des Jacobins.

Jadis, il existait là 24 tombes portant les lettres de l’alphabet. On y enterrait  les religieux dominicains du couvent. Tous les 25 ans, on ouvrait une sépulture et on en retirait un corps. Celui-ci ressortait du tombeau naturellement desséché et était placé dans une salle avec d'autres momies. Nous avons un témoignage sur ces momies, celui du P. Labat (Voyages), cité par Gannal (Histoire des Embaumements, 1838, p. 84).

 

« Le sacristain des Jacobins de Toulouse, dit-il, nous conduisit dans une espèce de cellier, autour duquel il y a avait un assez grand nombre de corps de nos religieux, rangés à côté les uns des autres, secs, légers, et si peu défigurés, que ceux qui les avaient connus vivants, les reconnaissaient et les nommaient. J’en pris quelques-uns, entre autres celui d’un jeune religieux mort à dix-huit ans ; la jeunesse était encore peinte dans les traits de son visage, et excepté la couleur, rien ne lui  manquait pour le faire croire vivant. Rien de plus léger que ces corps.

 

Le sacristain nous dit que, suivant la disposition du temps, ils étaient droits ou courbés ; que l’humidité relâchait la tension de la peau, et que la sécheresse la redressait. Il nous dit aussi que, selon ses registres, il y avait là des corps qui étaient depuis plus de 100 ans dans ce lieu. La peau était plus brune que celles des autres, mais elle était également ferme et tendue : quand on frappait dessus, elle résonnait comme un tambour. »

 

Les momies du couvent des Cordeliers (franciscains conventuels).

 

Le couvent des Cordeliers de Toulouse fut construit dès les débuts de l’ordre au XIIIe siècle, et Antoine de Padoue vint y prêcher. Il n’a pas eu autant de chance que celui des Jacobins. Vendu à la Révolution et transformé en grange, il fut dévasté par un incendie en 1871 et démoli en 1874. Seul le clocher octogonal a subsisté.

 Vestiges du couvent des Cordeliers (Monuments historiques).

Les momies se trouvaient dans une crypte située sous la nef de l’Eglise. On était frappé, selon le témoignage de Puymaurin, auteur d’un mémoire sur le sujet en 1784, par l’état de conservation des corps :

 

« Ce qu’il y avait peut-être, note-t-il, de plus prodigieux, dans tout ces corps, c’était la conservation parfaite de la face ; on y reconnaissait les traits de la physionomie, et jusqu’à l’expression qu’y avait laissé la dernière convulsion ».

On notera le contraste entre la sobriété du style et la matière macabre abordée !

 

Vanitas vanitatum, ou la deuxième mort de la belle Paule.

 

Le clou de la collection des Cordeliers, si j’ose ainsi parler, était la momie de Paule de Viguier, dite la « Belle Paule », élégante du XVIe siècle. De son vivant, elle était si célèbre par sa beauté qu’une loi municipale l’obligeait à se présenter à son balcon une fois par semaine. Par une espèce de voyeurisme étrange, des dames du XVIIIe siècle voulurent voir sa momie. Mais comme le beau sexe n’était pas admis dans la crypte (de son vivant, s’entend), il fallut la porter à l'extérieur de l'Eglise… ce qui fut fatal à la momie, nous dit Puymaurin.  

 

Dès que le cadavre fut porté à l’air libre, il se réduisit en poudre, et il n’en resta que les os. Ce qui nous permet de penser qu’un degré d’humidité de l’air et une température bien précises sont une nécessité pour conserver les momies. Les changements d’atmosphère trop brusques leur sont préjudiciables.

 

Danse macabre.

 

Il y avait en ce couvent des Cordeliers toute une collection de momies, étrange danse macabre qui rassemblait tous les âges, toutes les conditions sociales, et même toutes les sortes d’agonies :

 

« … le cadavre d’un écolier qui fut tué, selon les uns, d’un coup de hallebarde, et, selon les autres, d’un coup d’épée dans un combat singulier. En recevant le coup, cet écolier porta la main sur sa blessure qui est au bas-ventre ; elle garde encore cette position et si on fait un effort pour l’en retirer, elle y revient dès qu’on la laisse libre. »

 

« … un petit enfant qui avait environ un an : il a encore tous ses cheveux qui tiennent. Cet enfant est appuyé sur la main droite, comme s’il dormait : nous lui levâmes la main, et puis elle se remettait ».

 

Ce dernier « specimen » fut échangé au cabinet royal de Prague contre des modèles réduits de machines…

 

Puymaurin a fait quelques autres observations sur les momies toulousaines. Leur cerveau avait été transformé en une poudre jaune, incolore et insipide. Il l’avait donc goûtée ? Où ne va pas le zèle scientifique ! Cette poudre était hautement inflammable, et prenait feu avec une légère détonation.

 Monsu Desiderio, L'Enfer (détail).

Les momies de Saint-Nicolas de la Grave.

 

Dans cette autre église toulousaine proche de l’Hôtel-Dieu, sur les bords de la Garonne, c’est la comédie sociale qui rencontrait la danse macabre. On y racontait l’histoire des dépouilles qui s’y trouvaient, gentes dames, clerc dévots, nobles guerriers… Vingt cadavres étaient entreposés là, sous le porche, rangés à la file. D’après les témoins, le plus frappant était le rictus qu’arboraient les cadavres.

 

Celui-ci devait probablement résulter de la contraction des muscles du visage. On demanda au naturaliste Maupertuis la cause du phénomène. Celui-ci se contenta de répondre avec esprit :

 

« Mon cher, ces morts rient de ceux qui vivent ».

 

Ce qui pourrait récapituler la leçon de ces macabres expositions : le monde est un théâtre, l’homme est bulle et poussière. Rendez-vous au  deuxième article, pour poser quelques débuts d’explication de ce phénomène à la fois naturel et culturel que constituaient ces expositions de momies…

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16 mars 2008 7 16 /03 /mars /2008 09:39
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Quelle perception les anciens habitants du « Pays Cathare » avaient-ils de la mort ? Aventurons-nous dans l’univers étrange et troublant de ces croyances, par lesquelles les anciens conjuraient l’énigme la plus troublante de notre condition humaine.
 
Les rituels de la mort.
Dans la mentalité ancienne, l'individu décédé (tout au moins son âme) est toujours perçu comme une source potentielle de nuisances et de perturbations, qu’il faut neutraliser par des rituels très précis. Faute de ces rituels, le mort aurait la capacité de perturber la vie des vivants.
Dans le Tarn, il fallait arrêter les pendules, mettre les volets en voûte et ne pas les fermer complètement, « parce qu’il ne faut pas allumer (l'électricité), quand il y a un mort dans la maison ». Les miroirs devaient être voilés pour éviter qu’on y voit l’âme du mort. Et il fallait mettre un tissu noir sur les ruches pour que les abeilles elles-mêmes prennent le deuil du mort. Sans cette précaution, on croyait en effet que les insectes s’en seraient allés, ou seraient morts, selon les régions.
Dans les Eglises d’autrefois, les cercueils entraient par la porte des vivants, et sortaient par la « porte des morts » réservée à cet usage, qui donnait sur le cimetière. Une telle porte est encore visible dans les ruines de l’Eglise de saint-Jammes, dans la Montagne noire, près d’Arfons.
Pour les anciens, la mort était une rupture de l’ordre du monde très profonde, rupture qu’il fallait conjurer par un certain nombre de rituels. Ceux-ci visaient à tenir à distance l’âme du mort, et de lui indiquer son exclusion de la communauté des vivants.
 
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Les signes de l’au-delà.

Les mentalités anciennes posaient la possibilité de signes qui permettaient de connaître la présence des morts ou leurs intentions. En effet, une croyance était autrefois dominante, en Pays cathare : les morts mécontents pouvaient avoir une influence funeste sur le cours des événements. En de rares moments (la Toussaint) ou au cours des rêves, il était possible à l’homme ordinaire de voir les esprits des morts ; en temps normal, cette fonction, nécessaire à la communauté, était dévolue à un personnage mystérieux, l’armier ou l’armassiès, dit aussi messager des âmes.
 
Communiquer avec les morts.

Plusieurs récits du XIXe et du XXe siècle évoquent le cortège des morts la nuit de la Toussaint. C’était une des rares occasions où les vivants pouvaient voir les morts de leurs yeux de chair.
Dans des lieux où avaient eu lieu des massacres, les morts apparaissaient aux infortunés voyageurs à la date anniversaire de la tuerie.

Par ailleurs, les morts mécontents apparaissaient souvent en rêve, notamment aux petits enfants. Selon une croyance assez répandue, les convulsions qui prenaient les enfants (épilepsie ?) étaient l’expression du mécontentement des morts, pour lesquels il fallait alors dire des messes.
 
L’armièr ou messager des âmes.

Les gens du commun disposaient donc de signes pour savoir si les morts étaient mécontents. Mais pour être sûrs de leur affaire, ils consultaient un spécialiste, l’armièr. Ce personnage était né le lendemain de la Toussaint et on le supposait doté du don de double vue : il voyait les morts, pouvait rentrer en contact avec eux et éventuellement connaître la cause de leur mécontentement.

Le plus connu de ces armièr est Arnaud Gélis, dit « Bouteiller », qui vivait au XIVe siècle à Pamiers et dont les dépositions figurent dans le registre d’inquisition de Jacques Fournier. D’une manière générale, on peut penser sans trop se tromper qu’il existe des armièrs au moins depuis la définition du purgatoire par l’Eglise (1274, concile de Lyon) : il devenait alors possible aux vivants, par des prières, de soulager les souffrances de morts. Bien sûr, on ne peut rien faire pour les damnés condamnés à l’enfer ! Dans les mentalités, le dogme du purgatoire nécessitait un personnage pour demander au vivant prières ou messe, et ce fut l’armièr.
 
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L’au-delà selon Gélis.

Gélis, armièr du XIVe siècle, raconte que les morts entourent invisiblement les vivants : ils embrassent leurs parents qui dorment, les grand-mères décédées viennent veiller sur le sommeil de leurs enfants…La ségrégation sociale existe aussi dans l’au-delà : ainsi les riches dames mortes continuent à rouler en chariot et à se vêtir de soie. Les chevaliers sont encore à cheval. 

Les morts disposent d’un corps plus beau que de leur vivant, mais ont perpétuellement froid, d’où leur proprension à se rapprocher des cheminées. Ils ont également un peu épicuriens, et vont visiter les caves pour boire du vin. Les fantômes sont condamnés à une mobilité perpétuelle, et doivent aller d’autant plus vite qu’ils ont péché : ainsi, les usuriers, les plus coupables, battent des records de vitesse ! Ce n’est que plus tard, qu’une fois leur expiation faite, que les morts pourront atteindre la quiétude et l’immobilité. Ils sont également poursuivis par des démons qui les jettent dans des précipices.

Les morts, après cette vie errante de déplacements, connaissent ensuite une seconde mort, cette fois-ci définitive, et qui a lieu au moment de la Toussaint. Ils accèdent alors à un lieu du repos bienheureux, sous la conduite des anges.

Les récits plus récents, du XIXe siècle par exemple, nous montrent une vision de l’au-delà beaucoup plus classique et compatible avec l’enseignement de l’Eglise catholique : les morts sont condamnées au Purgatoire, où ils subissent les peines des flammes et du froid. Et c’est pour échapper à ces peines qu’ils demandent l’aide des vivants, quitte à les persécuter.
 
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Comment aider les morts ?

Il s’agit alors pour les vivants d'alléger les souffrances des morts de leur famille. La plupart du temps, on fait dire des messes aux curés : ainsi Gélis servait-il de rabatteur pour les messes, au curé de Pamiers… Mais parfois, on peut s’adresser à certains personnages spécialement dévolus à la fonction de soulager les morts : ainsi, dans le Lauragais, il existait des diseurs de psaumes qui disaient les 7 psaumes de la pénitence, et avec lesquels on convenait à l’avance du nombre de psaumes nécessaire au repos du mort.  
 
Bref…

Contrairement à notre époque, qui coupe de manière schizophrénique la vie et la mort, ce qui rend cette dernière absurde et incompréhensible, les anciens voyaient une continuité mystérieuse entre les deux. N’est-ce pas, finalement, par-delà l’étrangeté de leurs croyances, d’une perception finalement plus naturelle et plus saine du phénomène, que l’on essaie d’apprivoiser au lieu de nier en pure perte ?
 
 
 
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